«Poussière dans le vent»: les couleurs de l’exil

Comme dans plusieurs de ses livres, l’écrivain né en 1955 à La Havane, dans le quartier de Mantilla où il habite toujours, livre ici avec nuance le portrait d’une génération « roman-tique et sacrifiée », victime morale de la faillite de la révolution.
Photo: Ivan Giménez Tusquets Editores Comme dans plusieurs de ses livres, l’écrivain né en 1955 à La Havane, dans le quartier de Mantilla où il habite toujours, livre ici avec nuance le portrait d’une génération « roman-tique et sacrifiée », victime morale de la faillite de la révolution.

Ils sont médecin, vétérinaire, ingénieur en informatique ou docteur en physique. Jeunes et éduqués, ils forment ce qu’ils appellent le « Clan ». Un groupe d’amis très proches qui seréunissent souvent chez Clara, qui possède une grande maison dans le quartier de Fontanar, à La Havane.

Un jour de 1990, la mort suspecte de l’un de leurs amis, Walter, qui s’est jeté du haut d’un immeuble du centre de La Havane, aura l’effet d’une explosion lente et silencieuse qui va faire éclater le groupe, lequel va se disperser — en Argentine, aux États-Unis, à Porto Rico ou en Espagne.

En 2016, lorsque le plus jeune fils de Clara, Marcos, récemment exilé à Miami, voit une photographie de groupe prise lors de l’anniversaire desa mère en janvier 1990 et récemment apparue sur Facebook, beaucoup de nostalgie et de secrets enfouis vont refaire surface.

Avec Poussière dans le vent, un chassé-croisé complexe qui va de 1990 à 2016, le romancier cubain Leonardo Padura (Mort d’un Chinois à La Havane, L’homme qui aimait les chiens) aborde sans détour la « Période spéciale », un euphémisme castriste qui a servi à désigner la terrible crise économique qui a suivi l’effondrement de l’Empire soviétique, le régime cubain ayant été laissé à lui-même, privé de l’aide financière de Moscou.

Des années de chaos, de coupures de courant endémiques, de mises à pied, de pénurie de nourriture et de biens essentiels. Des années de faim et de débrouille pendant lesquelles ceux qui le pouvaient — ou le devaient — sont souvent partis.

Partis à bord de radeaux de fortune ou en avion, cumulant toutes les économies de leurs proches et munis d’une fausse invitation à un colloque en Espagne. Partis avant de devenir fous, poussés par quelque chose de plus fort que le sentiment d’appartenance ou de déracinement, bien plus fort que la famille ou les amis : le désir de vivre sans peur.

Malgré cela, nous dit l’auteur de Poussière dans le vent — une référence directe à la fameuse chanson de 1977 du groupe Kansas, Dust in the Wind—, ils ont peut-être troqué un mal pour un autre en rejoignant à l’étranger des cohortes d’êtres brisés, « nourris de la mémoire affective et de la douce illusion d’un rêve de retour », vieillissant loin de leurs proches. Chacun d’entre eux portant son poids de solitude.

Comme dans plusieurs de ses livres — pensons à Ce qui désirait arriver ou à La transparence du temps (Métailié, 2016 et 2019) —, l’écrivain né en 1955 à La Havane, dans le quartier de Mantilla où il habite toujours, livre ici avec nuance le portrait d’une génération « romantique et sacrifiée »,victime morale de la faillite de la révolution. Ici, ceux qui ont quitté l’île transportent souvent un manque impossible à combler, bien caché derrière leur réussite matérielle. « Nous sommes et en même temps nous ne sommes pas », dira ainsi l’un des personnages.

Avec ce treizième roman, traversé de mélancolie tropicale et bercé par la mélodie déchirante de l’exil, et dans lequel on pourra aussi voir des similitudes avec le film Retour à Ithaque (2014) coécrit avec le réalisateur Laurent Cantet, Leonardo Padura, le créateur du détective Mario Condé et l’écrivain cubain le plus lu dans le monde, donne le meilleur de lui-même. Un roman social et intime d’une grande ampleur.

Poussière dans le vent

★★★★

Leonardo Padura, traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis, Métailié, Paris, 2021, 640 pages

À voir en vidéo