Gabriel Anctil et la quête des beautés du monde

Assigné comme la plupart d’entre nous à résidence depuis le début de la crise sanitaire, Gabriel Anctil avoue avoir des fourmis dans les jambes. Il espère donner aux lecteurs l’envie de prendre le large et de sortir des sentiers battus.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Assigné comme la plupart d’entre nous à résidence depuis le début de la crise sanitaire, Gabriel Anctil avoue avoir des fourmis dans les jambes. Il espère donner aux lecteurs l’envie de prendre le large et de sortir des sentiers battus.

Gabriel Anctil n’était âgé que de cinq ans et faisait à peine trois pommes de haut lorsqu’il a ressenti pour la première fois la fièvre du voyage, en feuilletant les pages jaunies et écorchées d’une vieille encyclopédie achetée pour quelques dollars dans une vente de débarras.

Armé de ciseaux, il a découpé avec soin toutes les images des lieux qui le faisaient rêver. « Se sont alors retrouvés pêle-mêle dans une enveloppe blanche : la statue de la Liberté, la tour Eiffel, les pyramides et le sphinx d’Égypte, la tour de Pise, Big Ben, le Colisée de Rome, les statues de l’île de Pâques, la Cité interdite, des temples mayas et incas, le Machu Picchu, des montagnes, des volcans, des fleuves et même ce lac dont le nom me faisait crouler de rire chaque fois que je l’entendais : le lac Titicaca », écrit-il dans Sillonner les chemins du monde. 40 récits de voyage autour du globe.

Cet élan vers l’ailleurs n’a fait que s’accentuer au fil de ses lectures d’enfance, de Tintin à Astérix, en passant par Jules Verne. C’est toutefois sa rencontre avec Jack Kerouac et son célèbre roman Sur la route, à 14 ans, qui a scellé à jamais ce pacte avec l’aventure. « C’est comme si, jusque-là, je n’avais perçu qu’un infime pourcentage des possibilités de l’univers, raconte l’auteur, joint par Le Devoir. Soudain, je découvrais que je pouvais faire du pouce, connaître de nouvelles cultures, de nouvelles façons de vivre, de nouvelles croyances. J’ai compris que pour avoir un jour quelque chose à raconter, je devais accumuler les expériences, et que ça passerait par le voyage. »

Avec Sillonner les chemins du monde— qui regroupe des articles publiés dans Le Devoir et dans les magazines Espace et Nouveau Projet —, Gabriel Anctil invite le lecteur à lui emboîter le pas au cœur des lieux, des beautés et des histoires qui l’ont marqué au cours des dernières années.

On découvre donc la Côte d’Azur et Charlevoix à travers les grands peintres qui y ont habité, Prague autour des mots de Kafka, Hong Kong par les saveurs et les parfums entêtés de ses marchés de nuit et Barcelone par sa fièvre du ballon et de l’indépendance.

Éveiller les sens

 

« La rédaction d’articles de voyage est pour moi la forme la plus littéraire que peut prendre le métier de journaliste. Elle me permet de recréer un univers, de façonner des personnages, de plonger le lecteur dans l’ambiance et d’éveiller ses cinq sens en l’immergeant dans ce que l’on goûte, ce que l’on sent, ce que l’on voit et ce que l’on entend. Avec ce livre, j’espère pouvoir permettre aux gens de s’évader pendant quelques minutes. »

Curieux de nature, avide de dépaysement, Gabriel Anctil évite à tout prix les sentiers mille fois martelés par les mêmes hordes de touristes et les magasins de souvenirs à gogo où s’entassent les plaisanciers débarqués pour quelques heures à peine. C’est l’âme des villes et des montagnes — ou ce qu’il en reste — que l’écrivain cherche à capter et à mettre en mots.

« Avant d’arriver sur place, je fais toujours énormément de recherche pour m’imprégner du lieu, comprendre ce qui l’a façonné, ce qui le rend différent des autres, ce qui anime ses habitants et ce qui y attire les artistes. Je me renseigne sur son histoire et sa politique, je lis ses grands écrivains et me laisse bercer par sa musique. Ça me permet de cibler un angle — et un itinéraire très précis. »

Réapprendre le monde

 

Aborder un endroit par ses grandes réalisations, ses œuvres et ses révolutions ne vient pas sans son lot de déceptions — desquelles Gabriel Anctil ne se cache pas. « Je suis un grand admirateur de Nirvana et de Pearl Jam. Pour moi, Seattle représentait la Mecque de la musique grunge. Or, c’est devenu une ville super riche, bondée de gens en veston-cravate. La réalité m’a rattrapé en un rien de temps », rigole-t-il.

Son recueil est surtout rempli de paysages grandioses, d’expériences enivrantes, de moments inoubliables, de découvertes de soi et d’ouverture à l’autre. Les textes les plus touchants sont ceux qui racontent les périples de l’auteur avec ses garçons de 10 et 13 ans, à qui il s’est fait un devoir de donner le goût de l’aventure.

« À travers leurs yeux, j’apprends une nouvelle façon d’observer le monde, comme si je redevenais un enfant. C’est magique de les voir découvrir les émotions que suscitent un coucher de soleil, de l’eau à perte de vue ou une bourrasque qui soulève les feuilles. »

Assigné comme la plupart d’entre nous à résidence depuis le début de la crise sanitaire, Gabriel Anctil avoue avoir des fourmis dans les jambes. Il espère donner aux lecteurs l’envie de prendre le large et de sortir des sentiers battus.

« Le voyage apporte une ouverture sur le monde et sur les autres. Comprendre tous ces destins parallèles nous rend plus tolérants, plus humanistes. Ça nous donne aussi une perspective différente sur le lieu dans lequel on vit. J’apprécie beaucoup plus la sécurité, la richesse, la solidarité sociale dont on bénéficie au Québec. On est tellement chanceux ! »

Extrait de Sillonner les chemins du monde

« Hong Kong convie le visiteur à vivre la démesure. Tout y est plus grand, plus haut, plus concentré que n’importe où ailleurs sur la planète. Trouver son espace y est un défi perpétuel. Dès son arrivée, le voyageur qui déambule dans le centre-ville se sentira quelque peu écrasé par les gratte-ciel qui y occupent la vue, tant horizontale que verticale. Le ciel et la mer, toujours en partie voilés, peinent à imposer leurs bleutés dans cet univers de verre et d’acier. L’expérience urbaine y est intense et stimulante. Les sens du marcheur sont éveillés par la frénésie qui emplit les rues et les trottoirs surpeuplés. Il est interpellé par les klaxons des voitures et les cloches des tramways à deux étages ; séduit par l’authenticité d’un sourire volé ; attiré par les vapeurs des soupes épicées ; bousculé par une foule bigarrée. Bref, il se sent en vie comme jamais. »


Sillonner les chemins du monde 40 récits de voyage autour du globe 

Gabriel Anctil, Somme toute, Montréal, 2021, 200 pages



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