Qui étaient les premiers Montréalais?

Jacques Cartier est accueilli par des Iroquoiens du Saint-Laurent lors de son débarquement aux îles de Sorel, en date du 28 septembre 1535. Dans ses récits, Cartier décrit la rencontre de cinq Iroquoiens qui étaient  venus chasser  le rat musqué et  pêcher dans les îles. Il raconte comment il s’est fait transporter sur la terre  ferme par le  plus costaud  des hommes présents.
Illustration : François Girard Ethnographie : Marc Laberge Vidéanthrop Jacques Cartier est accueilli par des Iroquoiens du Saint-Laurent lors de son débarquement aux îles de Sorel, en date du 28 septembre 1535. Dans ses récits, Cartier décrit la rencontre de cinq Iroquoiens qui étaient venus chasser le rat musqué et pêcher dans les îles. Il raconte comment il s’est fait transporter sur la terre ferme par le plus costaud des hommes présents.

Bien avant de recevoir la visite de Jacques Cartier et de son équipage, les Iroquoiens du Saint-Laurent, ce groupe autochtone mystérieux dont on se dispute la descendance aujourd’hui, chassaient le cerf de Virginie sur les hauteurs giboyeuses de l’île de Montréal, y cultivaient les terres et y avaient érigé un village.

Lorsque Cartier visite l’île en 1535, il y trouve un village de 1500 à 2000 personnes, entouré d’une palissade de bois. Les habitants y vivaient dans une cinquantaine de maisons longues gérées par les femmes, raconte Roland Viau dans son livre Gens du fleuve, gens de l’île : Hochelaga en Laurentie iroquoienne au XVIe siècle, paru chez Boréal. Aujourd’hui, la question est sur toutes les lèvres ; les descendants de ces premiers « Montréalais » sont-ils mohawks, hurons ou algonquins ?

Le débat a été ravivé par le message de reconnaissance de Montréal comme territoire autochtone non cédé que l’équipe de hockey du Canadien de Montréal a décidé d’énoncer avant chaque match. Dans la première version de ce message, le Canadien remerciait la nation mohawk pour « son hospitalité sur le territoire traditionnel ».

Puis, réagissant à une pluie de critiques, l’équipe de hockey a modifié samedi la formulation de sa déclaration pour identifier la nation mohawk comme étant « gardienne des terres » de l’île de Montréal. La nouvelle formulation dit aussi : « Tiohtià:ke/Montréal est historiquement connue comme un lieu de rencontres pour les Premiers Peuples ».

Les Canadiens de Montréal « sont allés un peu vite en besogne, constate Roland Viau. Il n’a pas été établi qu’Hochelaga est un territoire traditionnel mohawk. Mais c’est un territoire autochtone. »

En fait, les Autochtones qui se trouvaient sur l’île de Montréal à l’arrivée de Cartier faisaient partie d’une nation distincte aujourd’hui disparue ou dispersée, les Iroquoiens du Saint-Laurent, dont les descendants seraient davantage intégrés du côté des Algonquins, selon Roland Viau.

Ces Iroquoiens, Jacques Cartier les a rencontrés à deux reprises, lors de ses deux voyages à Montréal. Puis, lorsque Champlain revient, en 1603, ils n’étaient plus sur l’île. « Ce qui est arrivé à la Laurentie iroquoienne reste un mystère et demeure une des plus grandes énigmes de l’archéologie amérindienne », écrit Roland Viau.

Roland Viau croit pour sa part à une disparition à cause d’épidémies, celles-ci étant notamment liées à l’arrivée dans la vallée du Saint-Laurent de bétail européen destiné à la colonisation de la Nouvelle-France.

Une terre veuve de ses habitants

 

« Mon interprétation, c’est que ça n’est pas une terre qui a été abandonnée, mais plutôt une terre veuve, c’est-à-dire une terre qui a été vidée de ses habitants. […] Affaiblis par les maladies, ils sont devenus incapables ou inaptes à contrer les agressions de leurs ennemis traditionnels et ils ont dû partir », dit-il.

Où donc seraient-ils allés ? Voilà ce que tous se demandent. Roland Viau croit que c’est chez les Algonquiens, ou Anichinabés, qui peuplaient la vallée de l’Outaouais, que les Iroquoiens ont trouvé refuge. C’est cette interprétation qui remet en question l’occupation du territoire par les ancêtres des Mohawks depuis des temps immémoriaux.

« Les Algonquiens étaient dans la vallée de l’Outaouais, poursuit-il. Les Hochelaguiens, affaiblis par les maladies et vaincus par les guerres, se sont déplacés et sont allés chez leurs cousins les Algonquiens », dit-il.

Roland Viau a notamment recours à deux arguments pour étoffer sa thèse. D’abord, il évoque le témoignage d’Algonquiens rencontrés par Montmagny et Maisonneuve lors de la fondation de Montréal. Ceux-ci auraient dit être « de la nation de ceux qui avoient autrefois habité cette Isle », a noté le missionnaire Barthélémy Vimont, qui participait à l’événement. L’un aurait aussi précisé que son grand-père avait cultivé la terre, où les blés d’Inde poussaient bien et où le soleil était bon.

Faire parler l’ADN

Roland Viau s’appuie aussi sur le fait que la poterie des Iroquoiens est facilement reconnaissable. Elle est, dit-il « plus stylisée, et les motifs sont très recherchés. Personnellement, je trouve que c’est la plus belle et la plus sophistiquée ».

Or, un récipient en terre cuite iroquoien a été trouvé intact en 1903 dans la vallée des Outaouais, et cette découverte « pourrait être liée à la diaspora de la Laurentie iroquoienne », dit Viau qui, sous la photo du récipient qui paraît dans son livre, a écrit : « si ce vase pouvait parler ? » Précisons par ailleurs que d’autres tessons de ce type de poterie ont été retrouvés ailleurs.

La science ne fait pas encore parler les vases, bien sûr, mais elle arrive parfois à faire parler les os. De plus, l’ethnohistorien avance la possibilité que soient réalisés des tests d’ADN sur les ossements humains iroquoiens trouvés sur l’île de Montréal pour identifier de quel groupe autochtone ils sont génétiquement le plus proches.

Par ailleurs, Roland Viau rappelle qu’un dossier de revendications territoriales globales dans la vallée du Saint-Laurent présenté par les Mohawks en 1975 a été rejeté par le gouvernement fédéral, « pas pour des raisons politiques ou idéologiques, mais pour des raisons historiques ».

Dans une tentative de calmer les esprits, Roland Viau rappelle aussi que les revendications territoriales autochtones, qu’elles soient mohawks ou autres, et la notion de « territoire non cédé » n’ont pas pour but de récupérer le territoire tel qu’il était à l’arrivée des Européens. « Ils ne veulent pas que les gens s’en retournent en Europe, en disant qu’ils reviennent s’installer, dit-il. Ce qu’ils veulent, c’est une compensation territoriale, qui peut aussi être monétaire, pour les pertes subies. »

Gens du fleuve, gens de l’île. Hochelaga en Laurentie iroquoienne au XVIe siècle

Roland Viau, Boréal, Montréal, 2021, 345 pages

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