11 essais pour déconstruire la beauté... et la reconstruire

Estelle Grignon, qui signe un des 11 essais, et Marilyse Hamelin, qui a écrit un essai en plus d’avoir dirigé le projet.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Estelle Grignon, qui signe un des 11 essais, et Marilyse Hamelin, qui a écrit un essai en plus d’avoir dirigé le projet.

« On est durs avec les femmes, ça me révolte. Jeunes, elles ne sont jamais assez ci, ou trop ça, pour être belles. Et quand elles vieillissent, elles n’existent plus », se révolte l’autrice et féministe Marilyse Hamelin. Dans un nouvel ouvrage qui paraîtra mardi, elle a réuni dix voix, auxquelles elle a ajouté la sienne, pour réfléchir et pour bousculer les idées préconçues sur la beauté.

« La quête de la beauté en fonction de standards préétablis est un piège, une entreprise en apparence superficielle, mais en réalité génératrice d’immenses souffrances », écrit-elle dans 11 brefs essais sur la beauté. Pour échapper à la tyrannie des idées reçues.

Dans nos sociétés occidentales, la beauté est associée à la minceur, à la jeunesse et à la blancheur. Pour atteindre cet idéal, que l’on ne cesse de nous rabâcher à coups de publicité dans les magazines et sur nos écrans, certaines se font violence, tant physiquement que psychologiquement. Régimes minceur, maquillage, chirurgie esthétique, etc. « On dirait qu’il n’y a pas moyen de s’en sortir », lance celle qui a elle-même eu recours à la chirurgie il y a quelques années pour « ralentir l’horloge ».

Si elle avait « du gaz » pour écrire un livre entier sur le thème de la beauté, Marilyse Hamelin tenait à donner la parole à d’autres femmes, dit-elle en entrevue. Parmi elles : les autrices Perrine Leblanc et Heather O’Neill, l’ex-politicienne Françoise David, la chroniqueuse Estelle Grignon ou encore l’artiste Marie-Hélène Bellavance. S’y trouve aussi la signature d’un homme, Alex Rose, intentionnellement placé en position de minorité parce que « les femmes sont clairement plus touchées pas les diktats de beauté ».

Au fil des pages, on découvre la beauté à travers le regard de chaque auteur et autrice. Les textes font alterner témoignage, coup de gueule, fiction et souvenirs. Les réflexions s’enchaînent et se croisent parfois, mêlant ironie, douleur, compassion et espoir.

Marilyse Hamelin axe pour sa part son essai sur l’âgisme, n’en revenant pas qu’on puisse encore en 2021 complimenter une femme en lui disant qu’elle est « belle pour son âge ». « C’est dire que la beauté, c’est l’apanage de la jeunesse, [alors que] des femmes “pas jeunes” magnifiques, qui ont le feu sacré, qui m’électrifient, il y en a plein ! »

Dans son essai, Estelle Grignon livre, quant à elle, toute sa frustration et la difficulté avec laquelle elle peine, en tant que femme trans, à se trouver belle. « Une des choses les plus difficiles pour une femme trans en début de parcours n’est pas tant de s’imaginer femme que de s’imaginer belle. De se dire qu’un jour, sous ces épaules de footballeur, cette pilosité faciale incessante, cette mâchoire découpée, cette absence de courbes, il pourrait y avoir autre chose qu’un être mutant », écrit-elle.

En entrevue avec Le Devoir, elle raconte son parcours du combattant pour se rapprocher des « idéaux de beauté » et ainsi s’éviter les gestes et les commentaires transphobes (qui ne cessent jamais vraiment). Se trouver belle, ç’a été apprendre à se maquiller, passer sous le laser pour faire disparaître sa pilosité, prendre des hormones et accepter leurs nombreux effets secondaires.

Aux yeux de Perrye-Delphine Séraphin, impossible de parler de beauté sans parler de colorisme, le sujet au cœur de son court essai et de sa maîtrise en communication et culture à l’Université de York à Toronto. Le colorisme, écrit-elle, c’est « cette idée reçue voulant que les attributs physiques des femmes noires à la peau foncée seraient nécessairement laids tandis que ceux des “chanceuses” ayant la peau claire sont automatiquement attrayants, idée largement véhiculée par notre société ».

Replongeant dans ses souvenirs, elle raconte avoir longtemps évité de s’exposer au soleil sur la recommandation de sa mère pour ne pas foncer davantage sa peau. À l’adolescence, elle a testé des crèmes blanchissantes et commencé à lisser ses cheveux « crépus ».

« J’ai réalisé que j’étais belle quand j’ai commencé à apprécier mes atouts. […] Malgré mon cheminement, il reste qu’il y a une violence qui continue d’être transmise. C’est par exemple difficile dans le monde du dating, où il y a encore beaucoup de préjugés raciaux », confie-t-elle en entrevue.

« J’ai versé des larmes de souffrance, de tristesse, mais aussi de joie en lisant les essais. Certaines m’ont surprise tant par la forme que par le contenu de leur texte. […] J’ai surtout beaucoup appris, et c’est ce que je souhaitais », résume Marilyse Hamelin qui a dirigé le collectif.

Erreur de parcours

Cette soif de « s’instruire » sur le sujet, elle l’explique par une erreur de parcours qui l’a marquée au fer rouge. En février 2020, après avoir regardé le spectacle de la mi-temps du Super Bowl mettant en vedette les chanteuses Jennifer Lopez et Shakira, Marilyse Hamelin a été irritée par les commentaires sur les réseaux sociaux. La plupart louangeaient la beauté et le corps de J. Lo en insistant sur le fait qu’elle « était belle pour son âge » (50 ans à l’époque).

Exaspérée par la situation, elle a partagé un « statut nocturne à deux balles sous forme de boutade » — dans ses propres mots — critiquant la sous-alimentation des chanteuses. Un commentaire qui n’est pas du tout passé.

« Je me suis mis le pied dans la bouche, je le reconnais », concède-t-elle aujourd’hui, estimant ne pas avoir su trouver les mots à l’époque pour exprimer son malaise vis-à-vis de la pression qu’exerce la société sur les femmes pour qu’elles aient l’air toujours plus minces et plus jeunes.

Elle explique avoir encaissé les critiques pendant des jours après sa publication et s’est sentie comme « une moins que rien ». « Ç’a été une grosse blessure. J’ai ruminé ça longtemps et, fidèle à moi-même, je me suis dit qu’il fallait que je fasse de quoi avec ça, que j’en retire quelque chose. » C’est ainsi que l’idée de faire un recueil à 22 mains sur le thème de la beauté a fait son chemin.

Le projet abouti, Marilyse Hamelin dit en ressortir « grandie » et très satisfaite du résultat. Comble du hasard, elle s’est de plus découvert une nouvelle passion : l’édition. « Je ne m’y attendais pas. J’ai découvert le bonheur d’être dans la tête de l’auteur, la satisfaction de l’aider à ficeler et à bonifier son texte et la joie de trouver LE bon mot », confie celle qui s’est depuis lancée à la pige dans cette voie.

11 brefs essais sur la beauté. Pour échapper à la tyrannie des idées reçues

Sous la direction de Marilyse Hamelin, Éditions Somme toute, 2021, 112 pages.



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