Memorial Drive

Natasha Trethewey avait 19 ans le matin du 5 juin 1985, quand sa mère, Gwendolyn Ann Turnbough, a été tuée de deux coups de feu tirés à bout portant par l’homme dont elle venait de divorcer, après dix ans de vie commune. Après une série de menaces, un mandat d’arrêt avait été lancé contre l’homme quelques heures plus tôt.

Plus de trois décennies plus tard, avec Memorial Drive, touchant et terrible récit autobiographique, autopsie d’un drame personnel, la poète américaine Natasha Trethewey (lauréate du prix Pulitzer en 2007) continue d’apprendre « à reconnaître les contours de la perte ».

Elle raconte sa propre enfance et la trajectoire interrompue de cette femme, évoquant le racisme du Sud profond où sévissait encore à l’époque de sa naissance le Klu Klux Klan. Comme les mariages interraciaux étaient interdits au Mississippi, ses parents — une travailleuse sociale afro-américaine et un poète et universitaire d’origine canadienne — avaient dû aller se marier en Ohio avant la naissance de leur fille en 1966.

Et lorsque, à dix ans, dans un mélange de honte et de tristesse, elle entend pour la première fois sa mère être rouée de coups par son deuxième mari, c’est une fenêtre qui s’ouvrait, raconte-t-elle, sur « le monde des hommes et des femmes, sur la domination et la soumission ».

Leur destin aurait-il pu être différent si elle avait été capable de dire à sa mère que, chaque fois qu’elle n’était pas à la maison, Big Joe — comme elle surnommait le mari de sa mère — la tourmentait, inventait des fautes et des punitions, violait son intimité ? « Je ne peux m’empêcher de me demander si mon silence ne lui a pas coûté la vie. »

Après que son beau-père eut forcé le cadenas protégeant le journal personnel qu’elle tenait, l’adolescente a commencé à s’adresser à lui par écrit, à l’accuser et à l’insulter. Un acte de résistance par lequel elle a fait de lui son tout premier lecteur.

Avec cette douloureuse exploration de la mémoire réprimée et de la culpabilité, essayant de donner du sens à ce qui ne peut en avoir, Natasha Trethewey emprunte l’allée étroite du souvenir. « La mort même de ma mère est rachetée dans l’histoire de ma vocation, lui donne un sens au lieu d’en faire quelque chose d’insensé. C’est l’histoire que je me raconte pour survivre. »

  

Memorial Drive

★★★ 1/2

Natasha Trethewey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy, L’Olivier, Paris, 2021, 224 pages

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