Entre les mots

Au milieu des arbres, des villes ou sur papier, la vie tient son sens sur un fil. Notre sélection du mois.
Photo: iStock Au milieu des arbres, des villes ou sur papier, la vie tient son sens sur un fil. Notre sélection du mois.

Vivre franchement

Il n’y a pas à tergiverser, la poésie d’Hélène Dorion est d’une grande tenue, frôlant les sphères poétiques avec une conviction qui cherche à emporter l’adhésion. Elle, dont l’éditeur dit qu’elle cache une constellation dans son nom, ne se prive pas de hauteur.

Dans son nouveau recueil, certains mots obsèdent, comme « temps », qui envahit les textes, multipliant ses incidences, comme « pierres », comme « silence », ce qui donne parfois le vertige. C’est un parti pris. Selon sa très belle expression, dans « la maison noire des mots », tout peut advenir à loisir.

Ainsi, certaines formules fulgurent et permettent au texte d’induire des réflexions prégnantes : « comme un petit bruit / au fond de l’âme / ce que l’on tait / les pierres le portent ». Ces forêts, dont l’opacité appelle à une exploration, « attendent le vent / qui les fera tanguer / comme des bêtes ivres / qui marchent vers leurs racines ». Quand on lit de tels vers, on ne peut qu’adhérer à cette proposition voyageuse, fouisseuse, qui veut ouvrir des secrets.

Il y a toutefois un « mais » qui nous empêche d’être totalement convaincu par cette proposition. D’abord, un étonnant anthropomorphisme convoque certaines des images, ce qui étonne chez une poète de ce calibre. Que faire de « l’épaule du présent / l’écorce du souvenir », du « bégaiement des feuilles », des « yeux du vent » ou du fait que « l’arbre n’échappe pas à sa souffrance » ?On sait encore moins ce qu’une tendance à la psycho-pop vient faire dans ces sous-bois. Hélène Dorion va là depuis quelque temps. Militante, elle nous demande d’abattre « l’écho des finitudes », parce que « vers la connaissance  de soi / on a marché on est  plongé / dans un long travail de l’amour », et elle nous conseille même, sans gêne : « écoute / le chemin qui s’ouvre / dans ton cœur » ! On en est ébaubi.

Dommage que ce beau recueil, ouvert à la verdure verdoyante, à l’épanouissement de la nature, dans le droit fil de l’étude sur La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben qui nous a appris la solidarité végétale, soit fragilisé par un parti pris plein de si bonne volonté au point que sa rigueur tangue.

Couper dans le vif

L’entreprise de Mathieu Dubé, de prime abord impossible à réussir, s’avère un grand exploit. Comment imaginer un seul instant qu’on puisse imposer sa poésie en découpant des mots, des bouts de phrases, des phrases entières dans les journaux ou les revues, et faire surgir de cette activité enfantine des textes forts tout en plongeant le lecteur dans une admiration constante devant l’acharnement et la rigueur de ce poète-collagiste (comme il se nomme lui-même) ? Or, il y parvient bellement.

Il faut dire que le travail éditorial de la maison Sémaphore est exemplaire. On n’a pas lésiné sur les moyens, sur la qualité du papier, sur le très grand format du livre, ce qui en fait un objet superbe. On aurait pu lui conseiller un meilleur titre, ici trop facile, trop réducteur, indigne de son travail.

Allons-y voir (dans les citations qui suivent, chaque ligne droite signale une découpe et un changement de papier collé) : « Il y a peut-être | des poésies | qui dorment / ensevelies sous les décombres / des vers | qui grouillent / où s’empilent / les cadavres / de livres et de revues ». On se rend compte immédiatement que le choix des mots découpés n’est pas arbitraire, que la recherche a dû être longue et précise pour arriver à tant de fluidité. Cela impose l’admiration.

L’humour qui vient çà et là soutenir le propos ne se fait jamais au détriment du sens exact que cherche à éclairer le poète. Par exemple, il se demande « qui a eu l’idée | d’enduire / La lune de miel / ET | Où donc | s’est enfui / le soleil de minuit / et | par où diable | sont passées / nos idoles | de marbre | DE / plâtre | de chair et d’os | usés ». On sait alors que le poète est à l’affût du sous-texte ambiant, qu’il sait trouver dans ses montages-collages les éclats de sens qu’il découpe, réajuste, auxquels il donne une nouvelle fonction d’alarme.

Ces cris prennent parfois pour cible les fanatiques: « armés jusqu’aux dents / tranchantes / d’impatience / d’intolérance / Aveuglés par / les supposés / phares / d’un culte / ou d’un autre / lourdement égarés / par la colère | par la peur / ils tirent | au nom de Dieu / égorgent / au nom de la vérité ». Évoquant, sinon formant, des calligrammes, les poèmes dessinent aussi le sens sous-jacent.

Belle œuvre qui nous donne à lire et à voir un travail minutieux.

D’une femme à grands pas

Chloé Savoir-Bernard est une poète qui importe. Déjà, nous avions souligné dans ces pages la pertinence remarquable de son premier recueil, Royaume scotch tape (L’Hexagone, 2015). Cette fois, avec Sainte-Chloé de l’amour, la poète approfondit ce qu’elle déclarait à Dominic Tardif lors de la parution de son deuxième recueil,Faste (L’Hexagone, finaliste au Prix du Gouverneur général en 2018) : « […] il faut toujours écrire à partir de la honte […] du moment où tu nommes, tu dépasses le cadre de la honte. Tu t’appropries un discours, une situation. Tu fais acte de nouveauté. »

Or, cette difficulté à vivre et cette appropriation de soi s’intensifient dans son dernier recueil, comme si elle passait une audition d’embauche pour simplement obtenir le droit de vivre, pour avoir le pouvoir de se dire noire, comme la vie, vivante.

En fait, la poète s’envisage souvent comme inadéquate, et, pourtant, elle dit, parle, revendique avec courage chaque souffle, chaque signe d’amour, car « Chloé de l’amour est une sainte à rebours de la mort / elle existe en filigrane », obstinément. Il faut savoir aussi que, pour elle, « parler est parfois une rupture », ce qui est une autre manière de craindre.

« Surprise d’être vivante au centre du vivant », elle va, donne sa parole, fait acte de présence. Et c’est ainsi qu’elle pose la question essentielle pour elle : « est-ce que je peux être une femme / et me sauver quand même » ? Car « personne n’aime les femmes amères / et pourtant nous sommes nombreuses dans la ville », dit-elle encore, « sans maison de campagne où nous terrer / la peine autour du cou au lieu de la caresse / nous imaginons des îles /, mais les îles c’est nous // je ne sais pas si les femmes seules sont amies entre elles ».

Dans ce recueil qui porte loin la revendication de l’existence, la recherche d’une place où se dire, où vivre, la voix de Chloé Savoie-Bernard s’affûte, trouve un lieu où creuser son cri de grande solitaire.

Mes forêts
★★★
Hélène Dorion, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2021, 128 pages

Morceaux  de mémoire
​★★★ 1/2
Mathieu Dubé, Sémaphore « Mobile » 02, Montréal, 2021, 224 pages

 

Sainte Chloé de l’amour
★★★★

Chloé Savoie-Bernard, L’Hexagone, Montréal, 2021, 112 pages

 

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