«Fait par un autre»: toute la vérité

Simon Roy intercale entre les brefs chapitres qui font le récit de la vie échevelée du légendaire faussaire québécois Réal Lessard des parenthèses intimes, l’occasion notamment de réfléchir à ce que signifie un nom.
Photo: Laurent Theillet Simon Roy intercale entre les brefs chapitres qui font le récit de la vie échevelée du légendaire faussaire québécois Réal Lessard des parenthèses intimes, l’occasion notamment de réfléchir à ce que signifie un nom.

Quelque part vers la fin de son nouveau roman, Simon Roy résume le type de livre qu’il faudrait qu’il se résigne à écrire s’il n’arrivait pas à rassembler suffisamment d’informations au sujet de Réal Lessard, ce légendaire faussaire québécois, qui signait en 1988 avec L’amour du faux un témoignage-choc — mais était-ce bien un réel témoignage ? — qui l’a mené jusque sur le plateau de Bernard Pivot. Un homme énigmatique et injoignable, qui semble depuis longtemps s’être évaporé dans la nature.

« J’y inclurais des passages autobiographiques qui s’entremêleraient à des épisodes fictifs », explique celui qui publiait en 2014 Ma vie rouge Kubrick, puis en 2016 Owen Hopkins, Esquire. « Je procéderais en exploitant la forme des courts chapitres, ces fragments qui reflètent le chaos aussi éclaté qu’insaisissable de nos existences. L’auteur — à tout le moins la perception qu’il a de lui-même en tant qu’auteur — y tiendrait aussi les rôles de personnage secondaire et de narrateur. »

Voilà précisément — bien entendu ! — le projet auquel Simon Roy s’attelle dans les pages précédentes de Fait par un autre, en racontant l’histoire de Lessard à partir de quelques éléments biographiques, mais en prenant essentiellement le pari d’employer la fiction romanesque afin de toucher à une vérité encore plus vibrante que celle à laquelle un strict reportage aurait permis d’accéder.

Doté d’une sorte d’équivalent visuel de l’oreille absolue, lui permettant de reproduire à l’identique la manière de tous les grands peintres — Matisse, Modigliani, Chagall, alouette —, Réal Lessard tombe amoureux, et sous la ratoureuse emprise de Fernand Legros. Le marchand d’art lui promet de le mener vers la gloire, mais lui arrache plutôt des centaines de contrefaçons, qu’il parviendra par divers subterfuges à faire authentifier (et à vendre à fort prix).

Simon Roy intercale entre ces brefs chapitres qui font le récit de la vie échevelée de Lessard des parenthèses intimes, l’occasion notamment de réfléchir à ce que signifie un nom. Né Roy, l’auteur est rebaptisé Simon Dupuis, le nom de son beau-père, à l’orée de l’adolescence. « Un vague sentiment d’imposture s’est curieusement mis à envahir tout l’espace. Du moment où je ne suis plus Simon Roy, suis-je encore moi-même ? »

Roman kaléidoscope porté par un écrivain érudit qui angoisse à l’idée que ce qu’on appelle la vérité ne soit rien de plus qu’une fiction frappée d’une date de péremption, mais qui s’en réjouit au moins autant, Fait par un autre accumule les citations littéraires ainsi que les fascinantes anecdotes tirées de l’histoire de l’art, comme dans un catalogue des obsessions de Simon Roy. Un catalogue qui n’a du désordre que l’apparence, et à la lumière duquel le mot « vérité » devient impossible à conjuguer au singulier, dans la mesure où nous sommes tous, à différents degrés, les narrateurs non fiables de nos propres vies.

« Il n’y aurait donc que des histoires. La vie n’est que littérature, et nous vivons dans un monde de doux mensonges. Et cela n’a rien de triste », écrit celui qui est aujourd’hui atteint d’un grave cancer au cerveau (qu’il évoque brièvement). Il est sans doute mieux placé que quiconque pour savoir que si un individu (comme Lessard) peut finir par se dissoudre dans ce qu’il (se) raconte, transformer l’existence en histoires demeure une des plus puissantes façons de narguer la mort. Fait par un autre est en ce sens une célébration de ce que la littérature peut de pire, mais surtout de mieux.

 

Fait par un autre

★★★ 1/2

Simon Roy, Boréal, Montréal, 2021, 256 pages

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