Les livres comme des boucliers antiracistes

Yara El-Ghadban
Marie-France Coallier Le Devoir Yara El-Ghadban

Dans Les racistes n’ont jamais vu la mer, Rodney Saint-Éloi et Yara El-Ghadban refusent les solutions miracles, mais proposent plusieurs remèdes. Dans ce livre-fleuve, qui tient du genre épistolaire, du récit initiatique, de la critique littéraire, du commentaire historique et du pamphlet politique, Rodney Saint-Éloi et Yara El-Ghadban dressent un portrait exhaustif des manifestations du racisme. Ils prennent toutefois soin de préserver un espace pour le rêve et pour un certain art de vivre, considérés ici comme des remparts intimes contre les agressions subies au quotidien.

Partis de l’idée d’un glossaire — ou plutôt d’un anti-glossaire — où chaque mot serait retourné pour en montrer l’envers, les auteurs tressent à quatre mains des récits qui creusent le sens de mots universels comme « mer », « frontière » et « passage », mais aussi de mots fréquemment prononcés ces dernières années, comme « allié » et « diversité ». « On invente un mot pour trouver une solution, sans considérer que c’est peut-être la peur qui pose problème, et non la diversité », écrit Yara El-Ghadban.

À travers les mots et les histoires qu’ils abordent se profilent les systèmes tacites qui engendrent la violence : sur la base des noms (« […] les noms en “ius” [comme Exélius] ne passent pas dans la société, ça fait trop paysan »), par le déni légal de l’existence d’un territoire (« Je ne vois pas Palestine dans la liste de pays. Vous voulez dire Israël ? »), ou encore par le dénigrement de certains accents, de certains corps, etc. Systèmes invisibles puisque celles et ceux qui échappent à cette violence peinent parfois à les reconnaître.

D’où la nécessité de raconter. Raconter contre le silence officiel, mais aussi parce que les récits sont tissés de rêves. La littérature est l’outil du rêve, la première pierre de sa concrétisation dans le réel. Ainsi, les mots d’Aimé Césaire, de Mahmoud Darwich, de Toni Morrison, de Gaston Miron et des Mille et une nuits circulent dans l’ouvrage comme autant de présages d’un monde où l’on vivra mieux.

S’ils ont choisi d’écrire ce livre ensemble, les auteurs ne s’expriment pas pour autant d’une même voix. Par exemple, pour Rodney Saint-Éloi, locuteur créole, la langue française apprise à l’école est associée au harnachement précoce de l’expression, au balayage sous le tapis du monde de sensations associé à l’enfance.

À l’opposé, pour Yara El-Ghadban, qui a d’abord appris l’arabe et l’anglais, le français symbolise l’émancipation de l’héritage reçu, l’occasion de naître à elle-même par des moyens qu’elle a choisis. « 21 % des Montréalais jonglent avec trois langues. La tension entre l’anglais et le français passe à côté d’une réalité plus complexe et nous invite à considérer d’autres enjeux […]. Peut-on envisager d’autres rapports à la langue que l’identité ? » écrit-elle.

Au terme de la lecture, a-t-on donné du racisme une définition claire, nous renvoyant dormir sur nos deux oreilles ? Comme remède, les auteurs préconisent plutôt d’embrasser pleinement « [...] le vertige qui s’empare de [soi] dès que [l’on] fait un pas vers l’autre ». Alors pourrons-nous mettre de côté les rôles assignés et les idées toutes faites.

 

Les racistes n’ont jamais vu la mer

★★★★

Rodney Saint-Éloi et Yara El-Ghadban, Mémoire d’encrier, Montréal, 2021, 293 pages

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