​«Plasmas»: comme un long zoom arrière sur le centre de l’univers

«Plasmas» réunit 157 pages de clins d’œil et de paragraphes déboussolants, comme autant de petites boules à neige contenant chacune son petit monde, son microcosme. Puis une dernière page, la 158e, fait de cette courtepointe une sorte de long poème qui ferait s’essouffler d’épuisement même le haïku le mieux ficelé.
Photo: Patrice Normand / Leextra / Éditions Rivages «Plasmas» réunit 157 pages de clins d’œil et de paragraphes déboussolants, comme autant de petites boules à neige contenant chacune son petit monde, son microcosme. Puis une dernière page, la 158e, fait de cette courtepointe une sorte de long poème qui ferait s’essouffler d’épuisement même le haïku le mieux ficelé.

Il y a des frontières interdites, un exode spatial salvateur et des tribus d’animaux pensants à conquérir dans Plasmas, le plus récent livre de Céline Minard. Mais ce n’est pas tout à fait ça qui lui vaut d’être considérée pour l’édition 2021 du Médicis, prix qui souhaite accorder à un auteur encore méconnu toute la notoriété qui devrait lui revenir. C’est plutôt cette façon qu’a l’autrice française de déconstruire la fiction pour la servir en amuse-gueule tenant le lecteur en haleine jusqu’à la fin.

Et comme dans toute bonne œuvre de science-fiction, on ne trouve la clé du puzzle qu’à la fin. Elle n’arrive pas trop tôt dans cette histoire, qui prend en réalité la forme d’une série de courtes histoires qui à première (et même à seconde) vue n’ont pas grand-chose en commun. Elles débutent dans les airs, sur un trapèze, où un trio de funambules accomplit des prouesses aériennes grâce à ce je-ne-sais-quoi d’humain qui mystifiera toujours le sens de l’observation pourtant irréprochable des Bjorgs, des « bots » qui semblent avoir eu raison de l’humanité tout entière ou presque.

S’enchaînent des récits qui ne sont ni des chapitres ni des nouvelles. Aucune linéarité dans la narration, qui est passée à la moulinette. On y voit tour à tour une Jane Goodall tirée tout droit d’une réalité alternative, une Ellen Ripley en début de voyage dans cet Alien qui a vu l’humanité détruire la Terre, la Lune puis Mars, puis la docteure Ellie Sattler revisitant les premières créatures vivantes d’une ère jurassique enfoncée dans un cambouis datant du pléistocène.

Plasmas réunit 157 pages de clins d’œil et de paragraphes déboussolants, comme autant de petites boules à neige contenant chacune son petit monde, son microcosme. Puis une dernière page, la 158e, fait de cette courtepointe une sorte de long poème qui ferait s’essouffler d’épuisement même le haïku le mieux ficelé.

La clé, c’est la vie

« Si nous quittons la Terre comme un terrain de jeu, déserte […], la vie, […] sans prendre les singes pour des maîtres à penser […], il n’y en aura pas », écrit en beaucoup plus de mots que cela Céline Minard dans Plasmas.

Et que sont-ils, ces plasmas ? C’est au lecteur et à la lectrice de le découvrir. Sans doute a-t-on autant le vertige à lire ce roman de science et de fiction, mais pas tout à fait de science-fiction, qu’on en aurait à observer avec le téléobjectif le plus puissant le centre de l’Univers, puis à revenir vers soi en effectuant un lent zoom arrière, traversant une couche après l’autre de ces plasmas qui constituent l’espace.

Visiter l’espace, c’est aussi d’une certaine manière visiter le temps, et, dans ce cas-ci, le temps futur, à venir, est possible même s’il est peu probable. C’est dépaysant. Déstabilisant. C’est une émotion pour l’amateur de romans d’anticipation qui est rarementbon signe, puisqu’il est très humain de chercher des repères en cours de route pour ne pas perdre le fil.

En l’absence de ces repères, il faut avoir une confiance totale en l’autrice pour la suivre jusqu’au bout de ses plasmas, au bout de l’espace, où, espérons-le, la vie demeure possible. Car sans vie, il n’y a pas d’espoir, et sans espoir, il n’y a que des fragments d’histoires complètement décousues.

Plasmas

★★★

Céline Minard, Rivages, Paris, 2021, 158 pages

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