Marie Laberge, s’indigner devant la haine des femmes

Malgré les sujets sombres et durs abordés dans «Contrecoup», les propos violents du tueur à l’endroit  des femmes, l’horreur du carnage, le roman n’en est pas moins porteur d’espoir et de foi en l’humanité. «Il me semble que la vie est d’une telle force et d’une telle férocité !» constate Marie Laberge.
Photo: Julien Cadena Le Devoir Malgré les sujets sombres et durs abordés dans «Contrecoup», les propos violents du tueur à l’endroit  des femmes, l’horreur du carnage, le roman n’en est pas moins porteur d’espoir et de foi en l’humanité. «Il me semble que la vie est d’une telle force et d’une telle férocité !» constate Marie Laberge.

Si le mot « féminicide » n’est apparu dans Le Petit Robert qu’en 2015, dans le sens de « meurtre d’une femme, d’une fille, en raison de son sexe », ses origines remonteraient jusqu’à la moitié du XVIIe siècle, où l’expression « faire femminicide » signifiait l’envie d’un homme de brutaliser une femme.

« Oui, on l’avait perdu de vue, ce mot, même si la chose ne s’était pas perdue de vue », constate Marie Laberge, jointe au téléphone. « La haine des hommes pour les femmes remonte à la nuit des temps. Généralement, un féminicide, c’est un effort de contrôle suprême et définitif sur une femme, sur sa femme. Pour moi, il y a toutes sortes de féminicides. Dans Contrecoup, il reste que ce n’était pas tant les féminicides que tous les autres qui meurent un peu de ces morts-là qui m’intéressent. »

Dans une boutique de vêtements pour dames de la rue Laurier, un tireur fou vient de tuer trois jeunes femmes et en blesser une quatrième. Avec effroi, Éloi Marcoux apprend par son meilleur ami que l’assassin est son frère jumeau et que l’une des victimes est Juliette Hébert, sa Juliette. Celle-là même qui a permis à Éloi de devenir un être à part entière et non l’ombre du tyran domestique qu’a été son frère depuis leur plus jeune âge.

« Il se disait victime d’injustice. Celle des femmes, ces créatures mises au monde pour le rabaisser », lit-on dans Contrecoup, « roman grave, mais pas noir », où les paroles et les gestes du tueur sont rapportés par ses parents une fois que celui-ci est derrière les barreaux, alors que la romancière explore la psyché des différentes victimes collatérales de la tuerie.

« C’est très volontaire de ma part : il ne m’intéresse pas ! Je ne voulais pas être dans la tête du tueur. Je suis un peu obligée de m’y intéresser parce qu’Éloi et Guillaume, le père de Juliette, veulent comprendre ce qui s’est passé. C’est très étrange, car c’est comme si j’avais totalement endossé la position d’Éloi, qui sait d’instinct qu’il ne faut pas qu’il offre à son frère une visite, un mot, une attention. Il a bien raison, car c’est la seule chose que ce gars-là cherche. »

Cette volonté de reléguer le tueur au second plan évoque celle des médias et des politiciens de taire les noms des auteurs de tueries, de ne plus les glorifier cette violence.

« Pour moi, c’est de l’impuissance pure et dure. Il n’y a rien de pire qu’un impuissant qui se pense fort. Surtout quand il a un AK-47 dans les mains. Il ne faut pas lui donner cette importance-là, il ne faut pas que le meurtre soit payant du point de vue de la vanité humaine. Il y a beaucoup de vanité dans l’impuissance. Il y a un gouffre de vanité dans le meurtrier, surtout chez celui qui se prétend porteur d’une cause. Il faut arrêter de nourrir le gouffre de cette vanité-là », croit celle qui affirme avoir écrit sur ce sujet non pas mue par la colère, mais plus par « une forme d’indignation ».

La fureur de vivre

S’étant déjà penchée sur le long et douloureux cheminement des endeuillés dans Ceux qui restent (2015), qui raconte les répercussions d’un suicide, et Affaires privées (2017), qui aborde la perte d’un enfant, Marie Laberge pense que cette envie de se tourner du côté des survivants remonte aux premières commémorations des attentats du 11 septembre 2001.

« Combien de gens sont morts de ces morts-là ? Combien de gens n’ont pas pu se relever ? Combien de gens seront à jamais handicapés parce qu’ils ont perdu quelqu’un, leur quelqu’un, dans les tours ? » se souvient-elle s’être demandé. « Pour moi, dans les calculs des affreuses conséquences des meurtres et des fusillades, ou même des phénomènes naturels comme un tsunami, on ne calcule jamais de ceux qui ne s’en relèvent pas. »

« C’est comme une chose qui me hante, ajoute-t-elle. Peut-être parce que de toutes les choses qui enrichissent la vie, la connaissance, la conscience de la mort en est une. Ce n’est pas quelque chose qui déprime ou déprécie la vie. Au contraire, c’est un fouet pour continuer, pour avancer, pour savoir à quel point c’est précieux et que ça passe à une vitesse folle. Peut-être que dans toutes les choses qui donnent à la vie sa teneur, la mort est une des choses qui fait qu’on se mesure à soi-même, à la vie qu’on a et aux choix de vie qu’on a faits. »

Malgré les sujets sombres et durs abordés dans Contrecoup, les propos violents du tueur à l’endroit des femmes, l’horreur du carnage, le roman n’en est pas moins porteur d’espoir et de foi en l’humanité.

« Il me semble que la vie est d’une telle force et d’une telle férocité ! On a tous des morts, des échecs, des duretés de la vie qui nous frappent, mais il y a de la ressource dans un être humain. Il y a toujours une petite porte pour nous rendre plus forts. Le roman est aussi une ode à l’amitié, la vraie amitié, à ce qu’elle peut apporter dans la vie. Il y a également beaucoup d’amour, de courage et de résilience. Teresa, la mère de Sophia, l’une des victimes, est l’incarnation de la résilience. Elle n’a pas de leçon à donner, juste une présence compatissante à offrir. Les gens qui ont été très blessés sont souvent très capables de faire ça. »

Si elle reconnaît avoir fait quelques recherches sur la gémellité (« J’aime bien qu’il y ait encore des mystères du point de vue scientifique, ça permet à la romancière de prendre le champ et d’être libre ! »), sur les incelset le dark Web (« À petites doses parce que ça me fait mal, ça me détruit ! »), Marie Laberge dévoile qu’elle s’est fiée à sa sensibilité et à sa vision des choses pour imaginer la souffrance vécue du côté des familles des victimes et celle doublée de culpabilité des parents du tueur.

« Je suis partie, comme toujours quand je commence à écrire, sans savoir où ça me mènerait. Dans mes romans, j’invente des affaires, je descends dans la psyché de mes personnages, m’y abandonne. Tout à coup, je reçois une lettre de quelqu’un qui m’explique que c’est exactement ce qui lui est arrivé. Finalement, on n’invente rien ! »

Contrecoup 

Marie Laberge, Québec Amérique, Montréal, 2021, 502 pages. En librairie le 26 octobre.

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