«L’âge des accidents»: les limites de la nuance

Les questions qui habitent Catherine Perrin embrasent les pages jusqu’à hanter les esprits, dans un ballet parfois insaisissable.
Julie Artacho Les questions qui habitent Catherine Perrin embrasent les pages jusqu’à hanter les esprits, dans un ballet parfois insaisissable.

Catherine Perrin a fait de l’art de poser des questions une véritable carrière. Comme journaliste, au micro de la Première Chaîne de Radio-Canada. Puis comme romancière, où elle examine l’air du temps et sonde les failles et les beautés de l’âme humaine.

Dans L’âge des accidents, son plus récent roman, c’est à travers les catastrophes, naturelles ou un peu moins, que l’écrivaine scrute notre époque, les systèmes, les croyances et les mensonges qui la régissent. Un seul événement a-t-il le pouvoir d’ébranler nos convictions et de changer le cours de notre vie ? Les accidents en sont-ils vraiment ? Y a-t-il encore une place pour la nuance ?

Patricia, journaliste scientifique, a une carrière florissante, un amoureux sensible et intelligent, deux enfants qui naviguent dans la vie adulte avec douceur et sérénité et une vie faite de bonheur et de certitudes. Jusqu’à ce que l’horreur frappe à la porte…

Sa fille, Jasmine, survit de justesse à l’effondrement d’un viaduc, érodé par les pluies torrentielles et la négligence. La jeune femme assiste, impuissante, à l’incompétence des autorités, aveuglées par les protocoles et la bureaucratie, qui mènera à la mort d’une vingtaine d’enfants coincés dans un autobus scolaire sous la structure de béton.

« Elle m’a tout raconté, physiquement intacte, mais comme brûlée vive de l’intérieur. Le fait qu’elle aurait pu mourir lui semblait secondaire, alors que j’en perdais le souffle. Elle parlait vite, sur un ton étrange, monocorde et froid, avec quelque chose de radical dans le regard. »

Extrait de « L’âge des accidents »

« Il faut monter dans le désordre, assez haut pour prendre du recul.

 

Je m’arrête là, moi-même si facilement irritée par les “leçons de vie”. Au lieu de se moquer, Jasmine prend le relais à voix basse, dit qu’elle aimerait bien se tenir en recul, sur la crête départageant le présent et l’avenir, la pandémie de ce qui suivra. Elle aimerait voir le sol où elle reprendra ses projets, plus déterminée que jamais, car l’urgence sera plus vive, elle le sait et s’en impatiente. Le contact avec les amis est difficile, pour l’instant, chacun gère sa bulle, réorganise ses études, son gagne-pain.

 

Elle se tait et s’abandonne longuement à l’air et au silence de ce petit sommet. Chaque fois qu’un de mes enfants contemple, je retiens mon souffle pour arrêter le temps.

 

J’ai confiance en elle, bien placée du côté du printemps. »

Dès lors, tout bascule. Le sens de la mesure, la prudence, l’impartialité qui définissent Patricia et son métier de journaliste semblent désormais marcher main dans la main avec l’inaction et l’aveuglement qui ont mené à la tragédie. Ils permettent à la vérité de s’esquiver, de s’enjoliver, de se faire plus acceptable. Le journalisme, ce chien de garde de la démocratie, semble de moins en moins susceptible de mener un monde déréglé vers des lendemains plus verts et plus radieux.

Les questions qui habitent Catherine Perrin embrasent les pages jusqu’à hanter les esprits, dans un ballet parfois insaisissable. Le roman porte par moments une ambition à laquelle l’écrivaine ne parvient pas toujours à se mesurer, tant les pistes sont nombreuses et les interrogations, vastes. Ce décalage a néanmoins pour effet, comme la vie, de rappeler que la guérison et le renouveau ne peuvent advenir que si l’on dépouille les émotions et les expériences de leur intensité.

La narration, parfois un peu convenue, s’absout donc au profit d’une plume sobre et élégante, qui insuffle espoir et beauté au chaos, et met en lumière une solidarité et une ingéniosité humaine qu’on pense à tort évanescentes. Un roman qui rappelle la douceur d’un macaron fondant en bouche, ou les cafés chauds savourés devant un paysage grandiose, mais éphémère.

L’âge des accidents

★★★

Catherine Perrin, XYZ, Montréal, 2021, 216 pages



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