«Notre sélection polar du mois»: un passé très présent

Trois histoires à double registre où les retours en arrière donnent, bien au-delà des tics habituels, toute son ampleur au récit.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Trois histoires à double registre où les retours en arrière donnent, bien au-delà des tics habituels, toute son ampleur au récit.

La maltraitance envers les femmes autochtones continue à faire couler beaucoup d’encre dans tout le Canada : malheureusement, ce ne sont pas les exemples qui manquent. Dans L’automne de la disgrâce, le premier roman traduit en français de l’écrivain métis albertain Wayne Arthurson, le corps d’une travailleuse du sexe autochtone vient d’être retrouvé dans un champ en banlieue d’Edmonton. Le reporter Leo Desroches, du Edmonton Journal, un métis au passé compliqué, disons, sera chargé de couvrir l’enquête.

Étrangement, Desroches se voit confier une mission par le policier en fonction sur les lieux du crime : donner un véritable visage à cette femme afin d’éviter qu’elle ne soit qu’une statistique de plus. Malgré sa pulsion autodestructrice qui s’affirme d’une si bizarre de façon qu’on vous laisse la surprise de la découvrir, Leo se mettra à fouiller… et surtout à compter les victimes ! Il découvrira ainsi l’existence d’un tueur en série qui sévit dans la région et que la police se refuse à voir.

Desroches parvient d’abord à connaître le passé de Grace, la jeune femme assassinée, et à lui donner un visage dans un long article qui bouleverse toute la ville et provoque même les confidences d’un retraité du Edmonton Police Service (EPS). Cette reconnaissance lui vaudra d’être tabassé par un proxénète, puis presque mis à mort par des ripoux de la police d’Edmonton. Mais Leo Desroches a du nerf et réussit à s’en tirer ; il poursuivra son enquête pour le journal et surtout pour rendre justice à Grace. Au bout du compte, il parviendra même à identifier le tueur en série.

C’est l’originalité et la « différence » du personnage central qui font surtout le charme de cette enquête qui prend parfois des allures de reportage sur la « condition autochtone ». Il y a bien quelques maladresses ici et là, tant sur le plan de l’intrigue que des personnages, mais la tension de l’écriture fluide d’Arthurson est bien rendue par le traducteur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette sombre histoire tombe pile au moment où un pays tout entier prend conscience de ses agissements envers les Premières Nations.

Elle vient aussi témoigner du flair des éditions Alire, qui ont décidé de publier de plus en plus de voix autochtones ; après le succès des deux premières enquêtes de Thomas King (Meurtres avec vue, Les meurtres du Red Power), on souhaite relire bientôt du Wayne Arthurson.

La guerre des Balkans

André Jacques est un as de l’intrigue complexe et son tout récent Les gouffres du Karst vient encore une fois en faire la preuve.

Tout s’amorce avec la mort d’un ancien camarade de l’antiquaire Alexandre Jobin, à qui le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) demande de reprendre du service pour poursuivre l’enquête. L’ex-coéquipier de Jobin, Ian Fitzgerald, travaillait sur une affaire de trafic d’armes et de tableaux en provenance des Balkans, un territoire que Jobin connaît comme le fond de sa poche et où il s’est déjà fait des « ennemis influents ». Piqué au vif à l’idée d’en redécoudre avec le sinistre Dragomir Broz, surnommé le « général », il accepte finalement la mission. L’histoire se déroulera donc tout autant dans la région de Montréal, où des Croates se sont alliés à la mafia italienne, que sur le plateau accidenté du Karst, où sévit le trafiquant d’armes.

Même s’il n’est pas d’accord — et que le SCRS n’en sait rien —, Jobin sera assisté par les deux femmes qui comptent le plus dans sa vie : Pavie, sa fille surnommée l’« ange exterminateur », et sa copine, Chrysanthy. Une fois qu’il sera parvenu à faire la preuve de l’implication des Croates montréalais dans le trafic, le trio se retrouvera à Trieste, aux abords du Karst, où le « général » l’attend de pied ferme.

On en apprendra un peu plus sur le passé de Jobin lorsqu’il officiait dans la région durant la guerre des Balkans et, du même coup, sur les milices que dirigeait Broz à l’époque. Au terme d’une lutte de coqs où les deux femmes joueront un rôle important, Jobin parvient à s’en tirer vivant, puis à revenir de ce côté de la Grande Mare pour terminer sa mission.

C’est une histoire touffue, écrite avec autant de précision que de lyrisme et farcie de retours en arrière fréquents qui aident à situer davantage le personnage d’Alexandre Jobin. André Jacques n’hésite plus maintenant à donner une dimension internationale à chacune de ses histoires et l’on ne s’en plaindra pas. Un vrai thriller, fort bien réussi.

Froide Islande

Depuis la parution en français des premiers romans d’Arnaldur Indridason il y a déjà presque vingt ans, les écrivains islandais nous ont habitués à une sorte de grandiose lourdeur, toute de froid et de tensions diverses ; Elma ne fait surtout pas exception à la règle.

L’hiver s’annonce déjà et tout est sombre à Akranes, où Elma, qui a abandonné un poste au commissariat de Reykjavik, vient de se joindre aux rangs des policiers locaux afin d’oublier une peine d’amour. Elle se voit confrontée rapidement à un meurtre sordide à la périphérie de la petite ville qu’elle connaît bien puisqu’elle y est née. C’est justement ce rapport de proximité qui rendra l’enquête difficile.

Comme tout le monde se connaît ici, le chef de police donne à tous ses enquêteurs l’impression de marcher sur des braises ardentes. Surtout lorsque Elma et son coéquipier se mettront à fouiller le passé de la victime pour y découvrir un cas de maltraitance et de violence sexuelle. Les deux policiers doivent donc travailler plus que discrètement, ce qui ne les empêche pas de mettre au jour une histoire abominable qui laissera une famille en lambeaux.

Il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce premier roman d’Eva Björg Aegisdottir malgré la lourdeur qui imprègne le récit : l’intrigue d’abord, les personnages ensuite, et surtout le flou des situations qui colle bien à cette impression de voir le brouillard se dégager à mesure que l’enquête avance. Tout cela serait probablement plus évident si la traduction n’était pas faite à partir de la version anglaise du texte — on l’a déjà vu avec Ragnar Jónasson quand on s’est finalement décidé à traduire ses histoires directement de l’islandais. Souhaitons que cela se fasse plus rapidement dans ce cas-ci.
 

L’automne de la disgrâce

★★★ ​1/2

Wayne Arthurson, traduit de l’anglais par Pascal Raud, Alire, Lévis, 2021, 386 pages

Les gouffres du Karst

★★★ ​1/2

André Jacques, Druide, Montréal, 2021, 429 pages

Elma

★★★

Eva Björg Aegisdottir, traduit de la version anglaise, d’après l’islandais, par Ombeline Marchon, La Martinière « Noir », Paris, 2021, 392 pages

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