«Joséphine Marchand et Raoul Dandurand: amour, politique et féminisme»: un couple novateur dans un vieux Québec

Joséphine Marchand
Photo: Société d’histoire d’Outremont, Fonds Dandurand-Marchand, dossier L Joséphine Marchand

En 1885, Joséphine Marchand, fille de Félix-Gabriel Marchand, futur premier ministre du Québec de 1897 à 1900, s’apprête à épouser l’avocat Raoul Dandurand. Ils viennent de familles libérales, à une époque où l’épithète signifiait progressiste sans équivoque. Joséphine se fait vacciner pour résister à la pandémie de variole qui sévit. Raoul soutient la cause des Métis de l’Ouest canadien en protestant contre l’exécution de Louis Riel.

Prendre parti pour les Métis, ce peuple né de la fusion entre descendants d’Européens et femmes des Premières Nations, n’est pas étranger à l’idée très actuelle de réconciliation avec l’Amérique autochtone. Cet antiracisme, comme la protection sanitaire avant le voyage de noces, distingue le couple, uni dans le progressisme, d’avec d’intransigeants conservateurs de jadis et même d’aujourd’hui. Les historiennes Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean en sont conscientes.

Leur description des vies jumelées de Joséphine Marchand (1861-1925), née à Saint-Jean, et de son mari, Raoul Dandurand (1861-1942), né à Montréal, s’appuie sur plus de 700 lettres échangées entre les deux et sur les autobiographies de ceux-ci. À l’exemple de son père, dramaturge et journaliste, Joséphine écrit des saynètes et fonde Le coin du feu (1893-1896), première revue féminine québécoise. Mais surtout, elle publie en 1892, dans le quotidien montréalais La Patrie, une opinion retentissante : « Notre clergé ». Cet article, Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean, de façon lumineuse, le jugent « important, car il établit Joséphine non seulement comme une écrivaine à la plume agile, mais comme une intellectuelle libérale féministe qui s’autorise à penser hors du cadre de la sphère imposée aux femmes ». Au nom de la séparation de l’Église et de l’État, elle y blâme les ingérences du clergé en politique.

Elle adopte une vision laïque et universaliste de la politique. Bien que Raoul, de son côté, soit organisateur pour le Parti libéral fédéral, il tient, tout comme elle, à s’éloigner de l’impérialisme britannique et à se prononcer pour le vote des femmes.

Même si le premier ministre libéral Wilfrid Laurier, fait sir par Londres, le nomme sénateur dès 1898, Dandurand ose lui reprocher : « Vous avez mis fin à une tradition des libéraux canadiens français en acceptant le “sirage” anglais. » À l’impérialisme britannique, craquant sous la pression autonomiste des peuples qu’il contrôle, le sénateur, devenu aussi diplomate, préfère la Société des Nations.

Élu président (1925-1926) de l’Assemblée de cet ancêtre (1920-1946) de l’ONU, Dandurand, comme Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean le concluent avec clairvoyance, voit dans la Deuxième Guerre mondiale et la crise de la conscription qu’elle suscite au Québec « l’échec d’une vie consacrée à la paix entre les nations et la fin de son rêve d’harmonie entre les Canadiens ». Quelle façon inattendue mais inspirante d’unir le sort du Québec et la paix du monde !

Tous deux nés de parents férus de politique et opposés à la Confédération, ils ont six ans quand le Canada actuel est fondé en 1867. Ils grandissent dans un jeune pays qui subit le carcan colonial, dans un Québec à la recherche de son identité, vivant encore dans le souvenir des patriotes de 1837-1838, un Québec qui s’industrialise et s’urbanise à pas de géant, dans lequel le clergé domine la gestion de l’éducation et entend bien continuer à régenter la société civile.


Joséphine Marchand et Raoul Dandurand: Amour, politique et féminisme

★★★ 1/2

Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean, Boréal, Montréal, 2021, 392 pages



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