«Jack et la grande aventure du cochon de Noël»: un J. K. Rowling aux frontières de la tendresse et de l’ombre

Du pur J. K. Rowling, bien servi par les illustrations de Jim Field: douillettes et souriantes ou sombres et menaçantes, elles sont à l’image du voyage enlevé et enlevant de Jack.
Photo: Joel C Ryan Associated Press Du pur J. K. Rowling, bien servi par les illustrations de Jim Field: douillettes et souriantes ou sombres et menaçantes, elles sont à l’image du voyage enlevé et enlevant de Jack.

« Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’accroche à notre âme et la force d’aimer ? » demandait Lamartine. Les enfants savent que oui. Et certains d’entre eux, devenus adultes, ne l’ont pas oublié. De leur imagination sont nés Pinocchio, Casse-Noisette et autres Toy Story. Auxquels peut maintenant s’ajouter Jack et la grande aventure du cochon de Noël de J. K. Rowling, qui sort aujourd’hui dans une vingtaine de langues à travers le monde.

Destiné aux huit ans et plus, ce nouveau roman de l’autrice de Harry Potter est dans la lignée de L’Ickabog, conte publié pendant la première vague de la pandémie sous le feu de la polémique causée par ses séries de messages sur Twitter jugés transphobes (controverse qui, comme le phénix de Dumbledore, renaît de ses cendres avec la publication de The Christmas Pig, titre original du livre).

Le récit commence dans une réalité familière avant d’adroitement bifurquer vers le fantastique. C’est l’une des forces de J. K. Rowling, cette façon de permettre aux lecteurs de se reconnaître dans les lieux, les gens et les situations, avant de les entraîner dans le monde fabuleux qu’elle a concocté pour eux.

En cette veille de Noël, donc, le petit Jack est en deuil : le cochon en peluche qui le suit partout depuis toujours est définitivement perdu. Le garçon se voit alors offrir un « cochon de remplacement ». Identique, mais tout neuf. Cela s’appelle ne rien comprendre à sa perte.

Sauf que, comme tout le monde le sait, les jouets prennent vie pendant la nuit de Noël. Ceux de Jack lui révèlent l’existence du pays des Choses perdues… qui n’est pas, on l’aura compris, celui des chaussettes dépareillées et des couvercles en plastique ! Jack n’a pas besoin d’y penser à deux fois : il partira à la recherche de Lo Cochon (l’original), en compagnie de Cochon du Noël (le remplaçant).

Dès leur arrivée en ces lieux étranges obéissant à leurs propres lois, ils découvrent que les Choses perdues sont assignées à une ville selon la valeur qu’elles avaient pour leur propriétaire. Défilent ainsi Jetables-City, Zutcéouça, etc. Sur les traces des aventuriers : les forces de l’ordre, celles du terrible Grand Perdeur duquel Jack sera une victime s’il n’a pas parachevé sa quête une fois Noël arrivé.

Ployer sous les (bonnes) idées

Il est ici question de famille éclatée et recomposée, d’intimidation, d’amitiés trahies et « recollées », de deuil et de compassion, de surconsommation. De la force d’un héros improbable face au Mal. Et puis, ces millions d’objets en danger, torturés, mis en cage, ne sont-ils pas une métaphore des peuples opprimés partout sur la planète ?

Du pur J. K. Rowling, bien servi par les illustrations de Jim Field : douillettes et souriantes ou sombres et menaçantes, elles sont à l’image du voyage enlevé et enlevant de Jack. Au fil duquel le garçon croise des dizaines et des dizaines d’objets anthropomorphisés ; et des choses… qui n’en sont pas vraiment : Ambition, Mémoire, Optimisme, etc.

C’est ici que le bât blesse. Les rencontres sont si nombreuses qu’on a parfois l’impression de se noyer tout en restant en surface de leur potentiel. Or, la façon dont ces objets et ces valeurs/qualités/défauts sont incarnés de même que l’idée derrière le fait que des humains les ont perdus, sont extrêmement riches. On aurait voulu s’y attarder.

Dommage, mais pas fatal. Divisé en 9 parties et 58 très courts chapitres, Jack et la grande aventure du cochon de Noël est un page-turner… qui se prête d’ailleurs à merveille à la lecture à haute voix. Les mots et le rythme s’y déploient au mieux. On imagine en fait très bien ce monde et ses habitants prendre vie dans une série d’animation. Bientôt ? À mettre sur la liste de Noël.

Jack et la grande aventure du cochon de Noël

★★★

J. K. Rowling, traduit de l’anglais par Jean-François Ménard et illustré par Jim Field, Gallimard Jeunesse, Paris, 2021, 338 pages

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