Pour ne pas tourner la page sur la COVID-19 trop vite

Le Dr François Marquis, chef du service des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, a été révélé dans la série «De garde 24/7» de Télé-Québec.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Dr François Marquis, chef du service des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, a été révélé dans la série «De garde 24/7» de Télé-Québec.

Depuis combien de temps déjà la crise de la COVID-19 dure-t-elle ? « Je relisais des passages et je me rendais compte que j’avais déjà oublié certaines choses », confie le Dr François Marquis. Un constat que partageront sans doute bien des lecteurs de Mes carnets de pandémie, un livre reprenant le journal de bord que le médecin a tenu à partir de mars 2020 dans Québec Science, avec le concours de sa rédactrice en chef, Marie Lambert-Chan.

Quatre vagues covidiennes, de nombreux confinements et autant de déconfinements, des heures et des heures de télétravail et tant de bouleversements, petits ou grands, auront vraisemblablement brouillé notre perception du temps. Si bien que des passages de ce récit se lisent parfois, pour qui a la mémoire spécialement volatile, comme ceux d’un roman dystopique, à la différence près que tout ce qu’on y relate est, comme de raison, arrivé pour de vrai.

« Bien des gens ont l’impression que ça a passé très lentement », observe le chef du service des soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, entre deux visites guidées de la distillerie Côte des Saints, à Mirabel, dont il est copropriétaire et où il va « recharger ses batteries », durant ses congés. « Mais de l’intérieur, on a eu l’impression que ça a passé très vite, parce qu’on était toujours dans l’action. Et là, à mesure que ça ralentit, on prend conscience de notre fatigue. »

Révélé dans la docusérie De garde 24/7 de Télé-Québec en raison de son flegme imperturbable, même au cœur des plus violentes tempêtes, François Marquis sera rapidement devenu le chouchou des médias, grâce à sa capacité à expliquer des concepts complexes en quelques phrases digestes. C’est par pur amour de la vulgarisation — il est né de parents professeurs — qu’il a aussi souvent répondu à l’appel de la presse électronique et écrite, mais également pour tenter de désinfecter une des plaies les plus purulentes de notre époque : celle de la désinformation.

Malgré son naturel équanime, l’homme à l’éternelle tasse de thé déploie visiblement de précieux efforts pour modérer ses transports lorsqu’il parle des conspirationnistes et autres coronasceptiques, qui sévissent sur les réseaux sociaux ou sur les ondes traditionnelles. Il réplique dans Mes carnets de pandémie à un tweet mensonger de Jeff Fillion avec la vigueur de celui qui viendrait à peine d’apprendre que la noblesse de cœur n’est pas une qualité universelle.

« Je savais en théorie que ces gens-là existaient, mais d’y être confronté au quotidien, de voir la force de leur déni, ça m’a vraiment impressionné. Je me disais tout le temps : “Je ne peux pas croire qu’ils ne vont pas allumer.” Puis, à un moment donné, tu comprends que non, ils ne vont pas allumer. Alors est-ce que j’ai maintenant un fond de cynisme ? Je ne peux pas dire que non, surtout avec la vague extraordinaire de non-vaccinés, ces champions dont il faut s’occuper maintenant qu’ils sont malades. L’épuisement du système de santé, il est beaucoup là. »

Système incompréhensible

« Le système de santé est si gros et complexe que je ne suis pas sûr que quelqu’un le comprend vraiment », écrit Dr François Marquis. Un diagnostic qui pourrait ressembler à une condamnation, mais qui se veut surtout une invitation à l’humilité, précise son auteur.

« Plein de grands mandarins du ministère pensent qu’ils comprennent le système de santé, mais le système de santé est un être vivant, et personne ne comprend parfaitement les êtres vivants. » Si la secousse historique subie par le corps soignant a été l’occasion pour ses membres de démontrer leur inventivité et leur débrouillardise, l’intensiviste craint que des gestionnaires trouvent dans cette résilience la preuve que le système en question peut survivre à tous les stress, et à toutes les diminutions de ressources, matérielles comme humaines.

« C’est une des choses qui me font le plus peur. Présentement, on a la mémoire à vif. Le premier administrateur qui va s’essayer à couper dans les CHSLD va se faire ramasser. Je ne suis pas inquiet pour les cinq prochaines années. Mais les catastrophes ont toujours l’air moins catastrophiques avec le recul. Il y a toujours quelqu’un pour dire “Ah, mais à cette époque, c’était des imbéciles. Aujourd’hui, on est tellement meilleur.” Et c’est là où ça devient dangereux, et c’est pour ça qu’on a un devoir collectif de se rappeler. »

Lorsque la crise sera terminée pour de bon, le Dr Marquis aimerait bien qu’on lui explique pourquoi l’hôpital Maisonneuve-Rosemont a compté parmi les établissements désignés pour accueillir les malades de la COVID-19 lors de la première vague, alors qu’il s’agit d’un immeuble vétuste, et que le CHUM et le CUSM sont dotés de beaucoup plus de chambres d’isolement. « Ce choix-là va avoir des conséquences qu’on va regretter pendant des années », notamment sur la pénurie d’infirmières, pense-t-il. « C’est une décision qui a dû être motivée par quelque chose, je ne sais pas quoi, mais je ne peux pas croire qu’on n’a pas vu venir que ce n’était pas une bonne idée. »

Comment se porte désormais sa foi en l’humanité ? « La mobilisation dont on a été capables socialement, c’est quelque chose d’encourageant. Mais la démotivation rapide, tous ces gens qui ont tôt dit avoir fait assez de sacrifices, me rend très inquiet de notre capacité à gérer des défis plus imposants, comme le réchauffement de la planète, qui aura des conséquences encore plus grandes qu’une pandémie. »

  

Mes carnets de pandémie

Dr François Marquis. En collaboration avec Marie Lambert-Chan, Éditions du Journal, Montréal, 2021, 296 pages



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