Roman québécois - La voix actuelle de Louis Hémon

Qui peut être assez extravagant pour penser que Maria Chapdelaine, de Louis Hémon (1880-1913), était en gestation dans le East End industriel et multiethnique de Londres, que le lac Saint-Jean recevait les eaux modernes de la Tamise et que l'Irlande révoltée se cachait derrière les paisibles défricheurs de Péribonka? Jacques Ferron, bien sûr, lorsqu'il songe à un certain Mike O'Brady. Et, comme presque toujours, Ferron n'a pas tort...

Au début du XXe siècle, dans le milieu pauvre et besogneux du East End de Londres, Mike O'Brady, jeune ouvrier irlandais bagarreur et porté sur l'alcool, s'éprend de la fille d'un épicier juif et socialiste, adhère lui-même au socialisme, puis tombe amoureux d'une Anglaise nantie qui l'entraîne vers le protestantisme militant. Déçu par l'impossibilité de voir l'une ou l'autre de ces jeunes filles répondre à son amour et désillusionné par la violence inutile de la manifestation ouvrière du 1er mai aussi bien que par le puritanisme des prédicateurs évangélistes, Mike rejette les doctrines étriquées qu'on lui propose. Esprit sceptique, il renoue simplement avec «l'anarchisme ingénu» de ses compatriotes irlandais, dressés contre «les spoliateurs».

«Cet anarchisme humanitaire nous mène jusqu'à 1968», commente Ferron en associant avec hardiesse le profond sentiment de révolte de Mike à l'idée de révolution libertaire dont rêvaient un grand nombre de soixante-huitards. «Ce qui fait que Louis Hémon est plus facile à entendre aujourd'hui», affirmait-il en 1972 dans la préface de l'édition québécoise de Colin-Maillard. Aussi étonnant que cela puisse paraître, Mike O'Brady, héros de Colin-Maillard, roman écrit à Londres (1908-1909), est bel et bien un personnage créé par le même Hémon qui a écrit Maria Chapdelaine au Québec (1912-1913). Pour nous le rappeler, Lux a eu l'excellente idée de rééditer en même temps Maria Chapdelaine et Colin-Maillard (avec la préface de Ferron).

Le lien

Où peut donc se trouver le lien principal entre Colin-Maillard, roman d'esprit moderne, et Maria Chapdelaine, roman d'esprit en apparence archaïque? Dans la voix qu'entend Mike à Londres et dans celle que Maria entend à Péribonka.

Quand, après avoir bu, son ivresse se dissipe, Mike, vers la fin du récit, «se trouve en marge du monde, dans la paume des dieux, dont il entend la voix». Comment ne pas rapprocher la thématique d'Hémon de la spiritualisation de la matière qui imprègne l'oeuvre novatrice d'un grand romancier anglais de l'époque: D. H. Lawrence?

Mais, dans Maria Chapdelaine, la fameuse «voix du pays de Québec», déformée depuis longtemps par une critique réductrice, semble débiter un sermon rempli de poncifs. «Au pays de Québec, rien ne doit mourir et rien ne doit changer...», dit cette voix. En voyant là l'expression du conservatisme béat au lieu de l'appel à la résistance authentique, Lionel Groulx souhaitait le rayonnement chez nous du «roman de la régénération agricole» et proposait, dès 1917, le «drame poignant» décrit dans Maria Chapdelaine comme modèle. En France, le maurrassien Henri Massis qualifiait le récit de Louis Hémon de «chef-d'oeuvre catholique» en y admirant le ruralisme sacré qui défiait le progrès.

Le romancier précise pourtant que les voix qu'entend Maria ne viennent ni de l'au-delà ni du passé. «Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix: chacun de nous, écrit Hémon, en entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille...» Elles sont de même nature que la voix actualisée des dieux celtes, ces dieux auxquels personne ne croit en 1908, mais qui, en peuplant l'imaginaire de l'Irlandais Mike O'Brady avec les «philtres puissants» des légendes gaéliques, donnent la force de vaincre l'humiliation et la pauvreté.

Dans Maria Chapdelaine, les «philtres» sont présents aussi et «la voix du pays de Québec» déclare: «Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis presque tout l'argent...» Mais la postérité n'a guère insisté sur le sujet. Notre nationalisme, emprunté servilement à la droite française, faisait bon marché de l'idée révolutionnaire de libération nationale.

Convaincus que le Breton Louis Hémon, fils d'un haut fonctionnaire de la IIIe République, avait tout d'un libre penseur, en plus d'être en rupture avec le milieu bourgeois où il avait grandi, Paul Bleton et Mario Poirier, dans un ouvrage lumineux intitulé Le Vagabond stoïque: Louis Hémon, soulignent que Maria Chapdelaine est loin d'être le roman désincarné qu'on nous a habitués à imaginer. Ils donnent un exemple probant. Les jeunes trappeurs qui, comme celui dont Maria est amoureuse, ne reviennent jamais du fond des bois, loin de provoquer par leur mort une angoisse spirituelle, personnifient la révoltante dépossession physique. «Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra jamais...», disent à Maria les fées du froid, de la neige et de la solitude. Pour Hémon, sportif qui exalte la boxe et les muscles de l'athlète, la disparition du corps est la pire des tragédies.

Geneviève Chovrelat, qui vient de publier un passionnant Louis Hémon, la vie à écrire, a raison de conclure, à propos de ce romancier très secret: «C'est sans doute quand il nous a parlé des Canadiens français et de leur vie si difficile qu'il nous a le plus parlé de lui.» Louis Hémon, pourtant promis à une belle carrière dans l'administration coloniale française, s'est élevé dans sa chair contre toute domination en menant une vie de paria et en laissant par ses livres son corps, happé par une locomotive, en guise de voix aux dieux encore muets du Québec de 1913.

COLIN-MAILLARD

Louis Hémon - Préface de Jacques Ferron - Lux - Montréal, 2004, 168 pages

LE VAGABOND STOÏQUE : LOUIS HÉMON

Paul Bleton et Mario Poirier

PUM

Montréal, 2004, 266 pages

LOUIS HÉMON, LA VIE À ÉCRIRE

Geneviève Chovrelat

Peeters

Louvain, 2003, 326 pages

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