Essais québécois - Asbestos : histoire d'un combat

La grève de l'amiante de 1949, à Asbestos surtout, est devenue un mythe dans l'histoire du Québec. Les noms qui s'y rattachent sont toujours les mêmes: Duplessis, Mgr Charbonneau et Pierre Elliott Trudeau, directeur de l'essai La Grève de l'amiante, paru en 1956, sans oublier les anonymes mineurs, quelques responsables syndicaux, la police provinciale et Le Devoir. Connaît-on, pourtant, vraiment cette histoire?

Esther Delisle, politologue et historienne, et son collègue, Pierre K. Malouf, romancier et essayiste, affirment que non et ont résolu de le démontrer. Dans un imposant ouvrage intitulé Le Quatuor d'Asbestos, ils donnent la parole aux véritables acteurs de cette saga avec l'intention de faire émerger la vérité de l'histoire, enfouie sous les interprétations de certains commentateurs opportunistes.

Résultat d'un travail de recherche historique considérable et courageux, Le Quatuor d'Asbestos, écrit Pierre K. Malouf, «sans être une étude savante, n'est pas une oeuvre de vulgarisation». Cet ouvrage, en effet, n'est pas de lecture facile. Delisle et Malouf, au lieu d'y aller de l'exposition de leur thèse et de la faire suivre d'une présentation des faits avec sources à l'appui, ont plutôt choisi de nous donner directement accès aux textes, documents et témoignages et de se contenter de jouer les chefs d'orchestre. En d'autres termes, ils laissent témoigner les acteurs, pour mieux se concentrer sur les mises en contexte et les oublis de l'histoire officielle. Plutôt lourd, le résultat n'en reste pas moins fascinant pour autant.

On y apprend, par exemple, que le véritable héros de cette histoire, à l'exception des mineurs, bien entendu, est un certain Burton LeDoux dont on n'a, malheureusement, presque rien retenu. Américain d'origine canadienne-française, LeDoux, en mars 1948 et après enquête, publie, dans la revue Relations dirigée par les jésuites, un article retentissant sur la silicose dont souffrent les mineurs de Saint-Rémi-d'Amherst, dans les Laurentides. Les coupables de ces conditions de travail meurtrières, selon lui, sont le gouvernement provincial et les propriétaires canadiens-anglais de la mine, qui nient le problème.

L'article, évidemment, déclenche un branle-bas de combat qui mobilise plusieurs acteurs. Le gouvernement Duplessis et les entreprises, d'abord, qui crient à la subversion communiste et exigent une rétractation de la part de Relations. Mgr Charbonneau, ensuite, qui, après avoir appuyé Relations, fait volte-face et exige la démission de son directeur, le père Jean-d'Auteuil Richard. Des jésuites réactionnaires — les pères Pouliot, Dubois et Bouvier — qui appuient le gouvernement et les entreprises. Et, enfin, les courageux qui poursuivent le combat, c'est-à-dire Burton LeDoux, les jésuites Poulin, Racine et surtout Richard et Cousineau, et Le Devoir de Gérard Filion. La saga, dès lors, est lancée.

LeDoux, dans Le Devoir, en janvier 1949, en rajoutera en publiant les résultats de ses enquêtes sur les ravages, cette fois, de l'amiantose chez les mineurs d'East Broughton, dans les Cantons-de-l'Est. «Un mois plus tard, écrit Esther Delisle, soit le dimanche 13 février 1949, les mineurs d'Asbestos débrayaient illégalement. Le lendemain, leurs collègues de Thetford Mines emboîtaient le pas.» Sans LeDoux, sans les pères Richard et Cousineau, cofondateurs de la revue Relations en 1941, pourtant tous trois presque effacés de l'histoire officielle, et sans Le Devoir, la grève de l'amiante, qui visait d'abord à en finir avec des conditions de travail meurtrières et à améliorer l'hygiène industrielle, n'aurait peut-être jamais eu lieu.

Le quatuor du titre se compose donc des acteurs suivants: les gens qui luttent pour une meilleure hygiène industrielle, les gens qui nient le problème et prétendent combattre la «subversion», les exécutifs syndicaux et les mineurs, et «les créateurs du mythe de la grève de l'amiante», c'est-à-dire principalement Trudeau et Gérard Pelletier.

Des premiers, Delisle et Malouf n'ont que du bien à dire. Ce sont eux, plus que l'incertain Charbonneau, qui méritent les éloges auxquels ils n'ont jamais vraiment eu droit. Au sujet des seconds, les auteurs ne ménagent pas leurs critiques: exploiteurs et collaborateurs d'assassins industriels. Le troisième groupe doit être divisé: les mineurs ont fait ce qu'ils pouvaient, mais les responsables syndicaux ont un peu manqué le bateau. «Quelques années après la grève, écrit Delisle, les travailleurs de l'amiante seront les mieux payés parmi tous les mineurs du Canada. Ces progrès remarquables sont des fruits tardifs de la grève de 1949, affirmeront plusieurs. Pourtant, on ne parle plus du problème de la poussière, et l'amiantose continue de faire des ravages.» Elle en fera, d'ailleurs, chez les travailleurs jusqu'à la grève de 1975, qui entraînera des réformes importantes. Le problème de santé publique causé par l'amiante, suggèrent toutefois les auteurs, n'est toujours pas définitivement réglé.

Le cas du Trudeau de La Grève de l'amiante, le quatrième acteur du quatuor, s'avère toutefois plus délicat. Delisle et Malouf, si j'ai bien compris, lui reprochent deux choses: le détournement de la lutte pour une meilleure hygiène industrielle au profit de son propre combat idéologique (Trudeau écrivait que les travailleurs «suffoquaient dans une société encombrée d'idéologies inadéquates») et de ses ambitions personnelles, ainsi que sa malhonnêteté intellectuelle qui lui fait gommer de l'histoire les noms de LeDoux, Richard et Cousineau. Il invente ainsi le mythe de la grève de l'amiante au détriment de son sens véritable, qui est celui d'une lutte contre la mort au travail que mènent des hommes exploités par de riches sans-coeur.

C'est contre cela, précisément, que des hommes courageux, et pas nécessairement ceux que l'histoire a retenus, se sont battus dans la plus grande adversité. Laissant au vestiaire leur coutumier goût de la polémique à tout prix, Delisle et Malouf, dans cet ouvrage malheureusement rebutant sur le plan formel mais néanmoins original et essentiel, ont voulu rendre justice à leur mémoire, tout en décapant l'histoire officielle. Ils méritent, tout comme leurs héros, nos félicitations.

louiscornellier@parroinfo.net

Le Quatuor d'Asbestos

Autour de la grève de l'amiante

Esther Delisle et Pierre K. Malouf

Varia

Montréal, 2004, 576 pages