Quel futur pour le livre en français dans le monde ?

Si la saturation guette les marchés des pays nordiques, ceux des pays francophones dits émergents, en Afrique, pourraient en assurer la croissance.
Photo: Alain Jocard Agence France-Presse Si la saturation guette les marchés des pays nordiques, ceux des pays francophones dits émergents, en Afrique, pourraient en assurer la croissance.

« Au Québec, vous roulez en Rolls Royce », en matière de politique publique du livre, lançait une journaliste française lors des États généraux sur le livre en langue française dans le monde qui se tenaient à Tunis le mois dernier. Elle faisait référence à la loi 51, qui protège la propriété québécoise dans l’ensemble de la chaîne du livre, et qui compte sûrement dans le fait que le Québec est le deuxième producteur de livres en langue française dans le monde, avec 6 % de l’ensemble du marché, derrière la France, qui en occupe 85 %.

Pourtant, en 2050, ça n’est ni en France, ni au Québec, mais bien en Afrique que l’on projette la plus grande croissance du marché du livre en français.

C’est du moins ce que sous-tend une étude prospective présentée récemment par le cabinet BearingPoint, à Tunis. Et si les marchés du livre en français dans les pays nordiques, en Amérique du Nord ou en Europe arriveront inévitablement à saturation, ceux des pays francophones dits émergents, en Afrique, pourraient en assurer la croissance. C’est d’autant plus vrai dans le domaine des manuels scolaires, dont le marché est directement lié aux populations d’élèves.

« La part de la jeunesse dans la population est très élevée en Afrique ou dans la région océan Indien et Haïti, tandis qu’elle diminue en Amérique du Nord et en Europe, dans la même trajectoire que la baisse du tauxde fertilité », écrivent les auteurs de l’étude. « La forte croissance de la population africaine implique une massification de la population scolaire et donc de forts enjeux en matière d’éducation. Par ailleurs, cette jeunesse grandit dans un monde oùl’accessibilité à Internet gagne de plus en plus de terrain. »

Divers scénarios étudiés

N’hésitant pas à faire un saut dans le futur, les auteurs ont établi quatre scénarios possibles pour l’avenir du livre en langue française en 2050 ; celui du rayonnement, le plus optimiste, celui du prolongement, celui de la rupture et celui du retrait. Démographiquement, la francophonie comptait, en 2019, 240 millions de locuteurs du français dans le monde, si l’on s’en tient au périmètre étudié, écrivent-ils. En vertu du scénario du rayonnement, ce nombre passerait à 567 millions de francophones en 2050. Selon le scénario du retrait, il passerait plutôt à 414 millions.

« Plus de 40 % de la population francophone étudiée aujourd’hui se trouvent dans les pays d’Afrique subsaharienne, un tiers est en Europe et 14 % au Maghreb. L’Amérique du Nord, l’océan Indien et Haïti et le Proche-Orient représentent 12 % de la population francophone considérée. La France est le pays avec le nombre de locuteurs francophones le plus élevé ; 63 millions de personnes en 2019, soit plus d’un quart de la population francophone considérée dans l’étude. Elle devance la République démocratique du Congo qui en compte 44 millions, l’Algérie et le Maroc, avec respectivement 14 millions et 13 millions de francophones. »

Dans ce contexte, il est vrai que les onze millions de francophones que l’étude recense en Amérique du Nord font figure de goutte d’eau dans la mer américaine.

Arrêtant d’abord son parcours prospectif en 2030, l’étude suggère des scénarios « de continuité » ou « dynamique ». Dans les deux cas, on prévoit que le livre numérique maintient une part de marché relativement faible. « En matière de support de lecture, les scénarios de continuité et dynamique envisagent que les ventes de livres papier représenteront entre 87 % et 88 % du marché en langue française, devant les livres numériques à hauteur de 9 % et les livres audio, entre 3 % et 4 % des revenus en 2030. »

Au cours de la même période, on prévoit par ailleurs trouver de 109 000 à 118 000 auteurs francophones dans le monde, dont 93 à 94 % proviennent des « marchés structurés », soit d’Europe et d’Amérique du Nord. Et du même souffle, on croit qu’il y aura 4700 à 5100 librairies francophones dans le monde en 2030, dont 10 % seulement proviennent des marchés « en voie de structuration ».

Et en 2050 ?

Lorsqu’ils se risquent à pousser leurs prévisions jusqu’en 2050, les auteurs de l’étude envisagent les scénarios différents selon une variété de facteurs, notamment l’évolution de la technologie. En vertu de leurs scénarios de prolongement et de rayonnement, le livre numérique occuperait en 2050 20 % du marché dans les marchés structurés. Le scénario du retrait prévoit qu’il serait réduit à 4 % du marché total, et le scénario de rupture envisage un bond du livre numérique à 34 %, dans les marchés structurés, en 2050. Ce dernier scénario, pour lequel les auteurs disent s’être inspirés de la trajectoire observée ces dernières années dans le monde de la musique, où les consommateurs recommencent graduellement à payer pour des contenus, cette fois numérisés.

« Les trajectoires du marché du livre à horizon 2050 sont innombrables, de même que les ruptures possibles à envisager. L’étude présente une possibilité de scénario de rupture prenant l’hypothèse d’un changement de paradigme, d’une économie de l’acquisition de livres à l’unité à une économie de l’accès à des bibliothèques numériques illimitées en streaming. Il prend le modèle de la transformation numérique subie par le marché de la musique enregistrée. D’autres scénarios auraient pu être envisagés », écrivent-ils.

Dans cette optique, les auteurs prévoient une chute, puis une reprise du marché du livre sous de nouveaux paradigmes, dont des abonnements payants à des plateformes de streaming. Ceci étant dit, les chercheurs prévoient pour ces changements un rythme moins soutenu sur le marché du livre que sur le marché de la musique, « où la consommation numérique de livres semble moins naturelle que l’écoute de musique ». 

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