Marie-Claire Blais, sortir au grand jour

«J’ai commencé à écrire le roman quand Trump a commencé à parler contre les enfants transgenres. J’ai des amis qui ont des enfants transgenres, j’étais renversée, je trouvais ça d’une grande cruauté», confie Marie-Claire Blais, jointe chez elle à Key West.
Photo: Illustration Amélie Grenier «J’ai commencé à écrire le roman quand Trump a commencé à parler contre les enfants transgenres. J’ai des amis qui ont des enfants transgenres, j’étais renversée, je trouvais ça d’une grande cruauté», confie Marie-Claire Blais, jointe chez elle à Key West.

La prémisse d’Un cœur habité de mille voix est bien moins simple qu’elle n’y paraît. À plus de 90 ans, cloué au lit par une blessure à la jambe, René, ancien pianiste de cabaret, veut se faire beau dans l’espoir de recevoir la visite des femmes qu’il a aimées. René, qu’Olga, l’infirmière russe qui prend soin de lui, s’entête à appeler Madame, est un homme trans qui, depuis les émeutes de Stonewall en juin 1969, a été de tous les combats.

« J’ai commencé à écrire le roman quand Trump a commencé à parler contre les enfants transgenres. J’ai des amis qui ont des enfants transgenres, j’étais renversée, je trouvais ça d’une grande cruauté. Je pensais qu’il ne fallait pas laisser passer ce genre de contrôle moral qui allait à l’encontre des lois protégeant les personnes trans. Je me suis alors dit qu’il fallait absolument l’écrire parce que c’est tellement choquant et révoltant », confie Marie-Claire Blais, jointe chez elle à Key West.

Ayant déjà exprimé sa colère contre l’ex-président des États-Unis dans l’essai À l’intérieur de la menace (PUM, 2019), la romancière a préféré cette fois illustrer les combats des mouvements LGBT d’hier à aujourd’hui. À cette fin, elle a renoué avec des personnages des Nuits de l’Underground (Alain Stanké, 1978) et de L’ange de la solitude (VLB, 1989).

Tandis que Louise, professeure d’université et ex-maîtresse de René, se rend au chevet de ce dernier, elle entreprend de lui raconter la jeunesse de leurs amies Lali la médecin androgyne, Johnie l’écrivaine, Doudouline l’actrice et chanteuse, Polydor la libraire-philosophe et la fatale Gérard, à l’époque où elles trouvaient refuge chez l’Abeille la peintre et ne sortaient que la nuit dans des bars pour femmes au péril de leur vie.

Tour à tour emporté par la voix de Louise et interrompu par celle d’Olga, René plonge dans ses souvenirs, revit ses grandes amours, ses actions militantes, les années sida. Dès lors, le récit épouse les circonvolutions de son esprit et de celui de Louise, emportant le lecteur dans une hypnotique odyssée mémorielle.

« René, qu’on voit dans Les nuits de l’Underground, est un personnage transgenre inspiré d’un de mes amis. Je me disais que j’allais reprendre son histoire, le présenter plus âgé pour qu’il donne l’exemple aux plus jeunes. René, c’est celui qui a milité avant tout le monde. Il est l’exemple de l’homme trans qui a eu le courage de vivre sa vie. Mais ça ne s’est pas fait sans douleur. »

D’ailleurs, si René a décidé de soigner sa blessure chez lui plutôt qu’à l’hôpital ou dans un centre pour personnes âgées, c’est qu’encore aujourd’hui, il est victime de transphobie. Le personnel, à l’instar d’Olga, ne le reconnaît pas comme un homme.

« Il y a un énorme racisme qui est bien incarné dans la société. L’enfant trans est encore plus vulnérable s’il est noir. En écrivant le livre, qui est nettement contre l’homophobie, je parcourais les histoires de ces jeunes gens noirs qui ont été tués. Et pas seulement aux États-Unis, mais au Canada et à travers le monde. De jeunes musulmans aussi ont été tués. C’est pour ça que René dit qu’il faut continuer la lutte. René a essayé de faire de sa vie un acte joyeux. Et peut-être qu’il a réussi. Beaucoup de personnes dans son état, qui doivent se battre, s’éteignent. »

De l’ombre à la lumière

Si René doit encore lutter pour faire reconnaître ses droits, ses amies ont, quant à elles, pu laisser tomber leur surnom fantaisiste ou leur prénom masculin et vivre enfin au grand jour. Même la Grande Sophie, mère de Doudouline, a fini par accepter que cette dernière aime les femmes.

« C’est important de voir leur jeunesse combative et ingrate qu’elles ont vécue dans l’ombre. Elles sont comme des fleurs, elles s’épanouissent. Même si le cocon est brisé, qu’elles ne vivent plus chez l’Abeille, elles s’aiment encore plus, se soutiennent encore plus. Au départ, on dirait qu’elles ne seront jamais capables d’être seules, mais elles le sont. Comme l’une d’elles l’exprime, le groupe est comme un rempart de soldats. »

Annoncé comme un roman d’une « tendre aura crépusculaire », Un cœur habité de mille voix annonce plutôt l’aube d’un nouveau jour. Plus encore, il fait écho aux mouvements #MeToo et Black Lives Matter, de même qu’aux récentes marches des femmes à travers les États-Unis pour le droit à l’avortement.

« Je suis très émue par les bouleversements, les changements, dans le meilleur sens. J’écoutais Rosalind Brackenbury, une écrivaine qui vit à Key West, qui disait qu’on n’avait jamais vécu une époque pareille. Elle voyait l’aspect très positif de notre époque. Cet aspect existe parce que nous sommes en mouvement. Nous devons croire à l’évolution, car les gens changent ; ils peuvent devenir meilleurs, plus ouverts, comprendre des choses qu’ils ne comprenaient pas. Le temps aide et, comme pour la Grande Sophie, l’amour aide aussi. »

Consciente qu’il y aura toujours des combats à mener et qu’il y aura toujours la menace de revenir en arrière, Marie-Claire Blais est beaucoup plus confiante en l’avenir qu’elle ne l’était à l’ère trumpienne.

« C’est incroyable la force qu’elles ont, les femmes. Ça a beaucoup joué dans les présidentielles avec monsieur Biden. C’était très important ce grand déploiement de femmes noires, latines, asiatiques, sans oublier la résistance blanche. C’était beau à voir. Et on a eu la chance de voir ça. Il y a beaucoup de juges qui ont parlé pour défendre le droit des femmes. Il y a encore beaucoup de femmes militantes. Et puis il y a les jeunes générations qui s’y ajoutent. Les jeunes filles noires et les jeunes garçons noirs ne sont pas passifs du tout : ils sont là et réclament leurs droits. Autant on avait eu du mal à avoir le vote des jeunes noirs pour madame Clinton, hélas !, autant on en a eu pour monsieur Biden. Il y avait là une injustice cruelle, il y a maintenant un réveil. »

 

Un coeur habité de mille voix 

Marie-Claire Blais, Boréal, Montréal, 2021, 282 pages

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