«Une autre vie est possible»: vive la révolution!

La plume de l’écrivaine est à l’image de sa protagoniste — sobre, presque cartésienne, néanmoins introspective —, comme pour mieux souligner l’anesthésie des sens et les réactions transies que suscite le spectre de la violence. Cette apparente froideur, renforcée par l’absence de dialogues, ne demeure toutefois qu’un subterfuge.
Photo: Les*Marois La plume de l’écrivaine est à l’image de sa protagoniste — sobre, presque cartésienne, néanmoins introspective —, comme pour mieux souligner l’anesthésie des sens et les réactions transies que suscite le spectre de la violence. Cette apparente froideur, renforcée par l’absence de dialogues, ne demeure toutefois qu’un subterfuge.

C’est la fin des années 1970. Dans un appartement de la rue Bloomfield, à Montréal, Micheline organise des réunions du Parti communiste. La jeunesse de son fils, Valéry, est bercée par la ferveur militante et les rêves de révolution. Avec sa mère et les camarades, le garçon distribue des tracts, colle des affiches et participe à des manifestations pour l’autodétermination des peuples et l’émancipation de la classe prolétaire.

Dans Une autre vie est possible, son quatrième roman, Olga Duhamel-Noyer revisite les mouvements révolutionnaires qui ont animé le Québec des années 1970, alors qu’étudiants et idéalistes se rassemblent, réfléchissent, descendent dans les rues pour soutenir les luttes ouvrières et anti-impérialistes, et souffler l’espoir d’un monde plus juste et plus égalitaire.

« Au loin, un monde nouveau existe où la culture est un absolu vers lequel même les plus mal dégrossis doivent tendre. Au Québec, la culture n’est pas le point de départ sur lequel construire. Jamais il n’y a eu ici un tel idéal pour faire prospérer le genre humain. »

Mais, sous l’ambiance de fête, la menace, comme la fatigue, gronde, et fragilise la flamme de l’engagement. Comme souvent, chez l’écrivaine québécoise, le drame se fait sournois, se dissimule dans le bouillonnement du quotidien et le réjouissant optimisme de la jeunesse, trace obstinément son chemin à travers une narration détachée au rythme envoûtant et trompeur.

Car le grand rêve révolutionnaire se fragilise. Les idéaux sont rattrapés par les méandres du quotidien, par l’épreuve de la féminité, par la violence ordinaire, celle du patriarcat, des inégalités, de l’obsession de grandeur.

Pour Micheline, c’est l’amour qui vire au cauchemar ; l’homme refuse la rupture, se fait tempête, montre les dents, brandit le poing, évoque la mort. Devant la folie et la fixation, la mère de Valéry tente de s’enraciner. Elle se tient droite, solide, la tête haute et le regard déterminé. Mais sous ses airs stoïques, la peur lui enserre les entrailles, lui coupe le souffle.

La plume de l’écrivaine est à l’image de sa protagoniste — sobre, presque cartésienne, néanmoins introspective —, comme pour mieux souligner l’anesthésie des sens et les réactions transies que suscite le spectre de la violence. Cette apparente froideur, renforcée par l’absence de dialogues, ne demeure toutefois qu’un subterfuge.

Olga Duhamel-Noyer tisse méthodiquement sa toile, confrontant la fin d’une utopie à celle de l’innocence. Une autre vie est-elle possible ? Peut-être. Or, avant d’espérer voir le souffle révolutionnaire et les croisades contre l’injustice conquérir le monde entier, ces derniers doivent d’abord prendre racine dans le quotidien des communautés, derrière les portes closes, dans les couloirs des écoles et des hôpitaux, dans les chambres à coucher, au creux de l’amour comme à son terme. Une bataille qui est loin d’être gagnée.

 

Extrait d’«Une autre vie est possible»

« Valéry s’avance sur les grosses pierres plates qui, un peu plus loin, disparaissent brusquement dans les abysses. Une vague à l’horizon, inattendue, trop grosse, monstrueuse, se détache et frappe de stupeur la femme aux cheveux clairs devant lui. La vague roule sur l’étendue d’eau et se brise juste avant de parvenir à sa hauteur. La femme se dépêche à présent de retourner vers la falaise comme elle peut, dans la mer hérissée. Au milieu des vagues hautes qui l’encerclent, l’effroi tord les traits de son visage, comme ceux de la mère de Valéry des années plus tôt. Des vagues aiguës comme les cris de Micheline. Comme les cris de Sylvie, aussi, qui avaient résonné fort dans l’immeuble sans que personne d’autre que son mari les entende. »

Une autre vie est possible

★★★ 1/2

Olga Duhamel-Noyer, Héliotrope, Montréal, 2021, 174 pages



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