Corto Maltese de retour pour pirater le temps

Une planche de Corto Maltese. Océan Noir, illustré par Bastien Vivès et écrit par Martin Quenehen.
Photo: Casterman Une planche de Corto Maltese. Océan Noir, illustré par Bastien Vivès et écrit par Martin Quenehen.

Corto Maltese, le fameux pirate créé en 1967 par le scénariste et dessinateur italien Hugo Pratt, est maintenant rendu à sa troisième vie. Après un retour relativement réussi sous les traits et la plume des espagnols Ruben Pellejero et Juan Díaz Canales, le temps de trois albums publiés entre 2015 et 2019, voilà que l’aventurier renaît encore une fois de ses cendres. Et ce Corto risque de déstabiliser les lecteurs de la première heure puisqu’on a affaire, ici, à une transposition temporelle. Rien de moins !

Bref, nouveau tandem, nouveau Corto et, surtout, liberté presque totale pour le scénariste Martin Quenehen et le dessinateur Bastien Vivès, qui ont pris la difficile décision de sortir Maltese du début du vingtième siècle, son époque originale, pour l’amener en 2001. Fini, donc, le fameux caban et la casquette de marin ; seules la cigarette (on la devine une fois, presque cachée dans une case) et la boucle d’oreille subsistent. Et le caractère, bien entendu.

Pourquoi 2001 et pas maintenant ? Parce que Corto Maltese est un héros analogique. Il se fie à son instinct, à son savoir littéraire et à son goût du risque pour réussir, pas toujours proprement, sa quête. Quête qui, la plupart du temps, est issue d’un lointain passé, bien caché dans une vieille carte au trésor. Or, si le monde est bel est bien branché au début des années 2000, il y a encore cette possibilité de voir ses mouvements ne pas être constamment suivis à la trace, comme c’est le cas maintenant. Maltese, avec un téléphone intelligent, un compte Facebook et Google Maps, cela ne fonctionne tout simplement pas.

Parce que, bien sûr, il est question d’un vieux trésor caché, de trafic de drogue et d’une secte nationaliste japonaise. On a beau réinventer un peu le personnage, on ne refait pas au complet une trame narrative qui a fait ses preuves depuis si longtemps. Surtout si cela permet à notre pirate préféré de visiter deux nouveaux pays, le Japon et le Pérou, tout en retrouvant certains personnages connus, comme Raspoutine, qui vient, fallait s’y attendre, mettre son grain de sel.

Par contre, le 11 Septembre, en toile de fond, demeure une belle occasion ratée par Martin Quenehen de faire bifurquer l’intrigue et de nous amener ailleurs. Les attentats, au final, n’auront servi qu’à générer une certaine confusion dont se sert Corto pour, encore une fois, se sortir d’une situation délicate.

Pour ce qui est du dessin, déjà qu’il n’y avait pas raison de s’inquiéter étant donné la solide réputation dont jouissait déjà Bastien Vivès, il faut admettre qu’il a réussi à faire sien ce Corto Maltese un peu moins anguleux que l’original. Les clairs-obscurs sont magnifiques.

Alors oui, il fallait une bonne dose de courage pour se permettre de toucher à l’univers de Corto Maltese. Et si ce premier résultat tient très bien la route, il ouvre aussi la porte à de nouvelles aventures, donnant du coup la liberté de ne pas tomber constamment dans une forme de relecture de l’original qui friserait le pastiche. Tant qu’à continuer une œuvre après la mort de son créateur, aussi bien laisser un peu de marge de manœuvre, quitte à se casser la gueule une fois de temps en temps. N’est-ce pas ce que ferait Corto Maltese ?

Le Choeur des femmes

Après avoir collaboré avec le médecin et auteur français vivant maintenant au Québec, Martin Winckler, pour sa précédente bédé Il fallait que je vous dise, voilà que l’autrice française Aude Mermilliod s’attaque directement à l’adaptation du roman Le Choeur des femmes, publié par Winckler en 2009. Intelligente et sensible réflexion sur le rapport entre le corps féminin et la médecine, un livre choc adroitement transposé par une Mermilliod au sommet de sa forme, autant pour le dessin organique et magnifique que pour le scénario. Épuré, certes, mais qui va à l’essentiel.

★★★★
Aude Mermilliod, Le Lombard, Bruxelles, 2021, 232 pages


Alice Guy

Elle a beau avoir le titre de première femme réalisatrice de l’histoire du cinéma, avec plus de 300 films, avoir été aussi la première à monter sa boîte de production, Solax Films, aux États-Unis, tout ça avant Hollywood, Alice Guy demeure encore aujourd’hui, mais un peu moins, une remarquable oubliée. Elle est morte en 1969, sans avoir revu ses films, que l’on croyait perdus. C’est cette fascinante et injuste épopée qui est racontée ici, comme un devoir de mémoire avec un soupçon essentiel de féminisme.

★★★★
José-Louis Bocquet (scénario), Catel Muller (dessin), Casterman, Tournai, 2021, 500 pages


Petit carnet de solitude

Pour sa première incursion dans le monde de la bédé, l’illustratrice et graphiste Catherine Gauthier nous offre le journal intime d’une rupture, de l’espérance des tout débuts jusqu’à la cicatrice, dont l’oubli même finit par nous surprendre. Récit un peu convenu, effectivement, mais sauvé par un dessin dépouillé, cru et magnifique, alors que l’on tourne presque trop rapidement les pages, porté par la même curiosité que lorsque l’on tombe sur le carnet de photos d’une personne inconnue, en ligne, et qu’on se raconte des histoires.

★★★
Catherine Gauthier, Station T, Montréal, 2021, 120 pages


Le starzec – Un mois à Cracovie

Il n’y a pas à dire, la résidence de création en sol étranger est une mine incommensurable d’inspiration dans le monde de la bédé. Philippe Girard n’y échappe pas en nous racontant son mois de solitude passé à Cracovie, en Pologne, alors que rien ne se passe comme prévu, surtout pas l’arrivée du fantôme de Leonard Cohen, sujet de l’ouvrage précédent de Girard. Beau carnet, qui se lit comme une version négative d’un guide du voyageur…

★★★ 1/2
Philippe Girard, ​Nouvelle adresse, Montréal, 2021, 128 pages

Corto Maltese Océan noir

★★★★

Martin Quenehen (scénario), Bastien Vivès (dessin), d’après l’oeuvre de Hugo Pratt, ​Caster-man, Tournai, 2021, 168 pages



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