«Notre part de nuit»: une histoire ténébreuse

Sur les ruines fumantes des dictatures argentines, malaxant l’horreur et l’histoire, Mariana Enriquez échafaude un roman puissant — son quatrième, mais son premier traduit en français —, un étrange colosse qui embrasse anglophilie macabre, spiritisme, fascination homoérotique et folklore guarani.

Un creuset où Stephen King et Ernesto Sabato s’amalgament avec la très forte veine fantastique de la littérature argentine — de Borges à Cortázar, en passant par Bioy Casarès et Silvina Ocampo.

Lorsque débute Notre part de nuit, en 1981, Juan Peterson quitte Buenos Aires avec son fils. Rosario Reyes Bradford, sa femme, docteure en anthropologie de Cambridge, spécialiste de l’ethnologie guaranie (une population amérindienne de l’Amérique du Sud), vient de mourir mystérieusement dans un accident à Londres.

Juan, un grand blond d’une trentaine d’années à la beauté un peu irréelle et dont le corps est couvert de cicatrices, est né avec une grave malformation cardiaque pour laquelle il a été opéré à l’âge de cinq ans, en 1962. Avec lui, l’Ordre venait de trouver en lui son médium le plus puissant, il ne le lâchera pas. En lui, l’Ordre venait de trouver son médium le plus puissant, il ne le lâchera pas.

L’Ordre, une société secrète née à Londres au XIXe siècle qui voue un culte à l’Ombre, réunit de riches et puissantes familles de partout à travers le monde. En Argentine, ce sont les Reyes Bradford, « un pays à l’intérieur du pays », qui dirigent l’Ordre. Une alliance de deux familles puissantes, devenues riches « par la méthode habituelle : spoliations, associations avec d’autres puissants, choix du bon camp pendant les guerres civiles et alliance avec des politiciens influents ».

Cherchant à atteindre une forme d’immortalité, les membres de l’Ordre conduisent d’étranges cérémonials où ont lieu des sacrifices humains. À travers le médium s’exprime une force assoiffée de sang appelée l’Obscurité, qui délivre ses « instructions » au compte-gouttes.

Et pour masquer les disparitions d’enfants, de travailleurs pauvres, d’Indiens, pour expliquer la découverte de charniers, les années de dictature leur offraient une couverture parfaite.

Gaspar est-il lui aussi médium ? Si c’est le cas, sa vie serait courte et brutale, le contact avec les « dieux anciens » les détruisait physiquement et mentalement. Juan, qui ne veut pas que son fils ait la même vie que lui, entend le protéger à tout prix de l’influence maléfique de l’Ordre.

Épopée familiale punk, le récit multiplie les points de vue, avance et recule dans le temps. Au début de la vingtaine, Gaspar sera à son tour confronté à la réalité du Mal. On ne vous en dira pas davantage. Sinon que ce roman sanglant qui se déroule entre 1960 et 1997, et dont le titre s’inspire d’un vers d’Emily Dickinson (« Our share of night to bear »), est le résultat d’un fascinant syncrétisme littéraire.

Mariana Enriquez, née en 1973, est journaliste et dirige Radar, le supplément culturel du quotidien Página/12 à Buenos Aires. Pleines de violence et de désespoir, de disparitions ou de mutilations, puisant à la part la plus sombre de l’histoire de l’Argentine, les douze nouvelles de Ce que nous avons perdu dans le feu (éd. du Sous-Sol, 2017, tout juste réédité en poche chez Points) conjuguaient avec une rare force noirceur générale et attention envers les laissés-pour-compte.

Combinant sexe et métaphysique, poésie macabre et maisons hantées, il n’est sans doute pas interdit de lire en Notre part de nuit une métaphore. Celle d’un pays gangrené, aujourd’hui encore, par la corruption et les inégalités, qui porte à vif les stigmates des sanglantes des années de dictature et de ses violentes origines. Tout cela sur fond de crise économique permanente.

Des pages hypnotiques sur lesquelles planent Yeats et Neruda, pour qui « à travers les rues le sang des enfants coulait simplement, comme du sang d’enfants ».

 

Notre part de nuit

★★★★

Mariana Enriquez, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, éd. du Sous-Sol, Paris, 2021, 768 pages

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