«Le voyant d’Étampes»: l'éveil

Universitaire à la retraite, historien spécialiste de la guerre froide et du maccarthysme, alcoolique, « seul à en crever » depuis son divorce (pas nécessairement dans cet ordre d’importance), Jean Roscoff, le narrateur du Voyant d’Étampes, l’ambitieux second roman d’Abel Quentin, est un peu un raté.

Dans l’espoir d’une sorte de renaissance, il va publier un petit livre intitulé lui-même Le voyant d’Étampes, consacré à Robert Willow, musicien de jazz et poète américain méconnu, compagnon de route du Parti communiste qui a quitté les États-Unis pour le Paris existentialiste au début des années 1950. Avant d’aller s’enterrer dans la campagne française où il écrira, en français, deux recueils de poésie, mélange de Péguy et de chanson de geste médiévale, puis de mourir d’un accident d’auto en 1960. Et c’est tout.

Son livre aurait dû passer sous le radar. Mais certains lecteurs vont être choqués qu’il n’insiste pas sur le fait que Robert Willow était… Noir et afro-américain — une réalité pourtant évoquée à plusieurs reprises dans son livre. « Je ne suis pas sûr que Robert Willow (si vous lui aviez demandé, s’il était encore vivant et que vous lui ayez demandé) se soit d’abord défini comme Noir », dira-t-il.

Communiste, saxophoniste, poète, certes, sartrien et américain, oui, bien sûr. Mais Robert Willow, selon lui, n’a jamais mis la question de son identité dans ses poèmes. Peu importe, on ne lui pardonnera pas.

Accusé de trahir la réalité et de s’approprier la parole d’une personne racisée, il sera bientôt pris dans une tempête médiatique, emporté par « les forces invisibles d’Internet », entre culture du bannissement et wokisme. À la fois démonisé par une certaine gauche identitaire et instrumentalisé par l’extrême droite, l’antihéros du Voyant d’Étampes a l’impression, surtout, d’avoir basculé sans retour dans l’absurde.

Absurde, parce que dans sa jeunesse (« au temps de ma splendeur », se souvient-il les yeux humides), militant de la première heure de SOS Racisme, il était de toutes les manifs à la fin des années 1980. Lors de concerts-bénéfice, backstage « à fumer des clopes avec Coluche et Alain Bashung », il partageait avec d’autres « la croyance indéfectible que l’Humanité était une seule grande tribu ».

Disciple de Houellebecq, à l’évidence, avec son réalisme posé et mordant — un brin provocateur —, Abel Quentin n’hésite pas à prendre à bras-le-corps certains travers de son époque : le sentiment de supériorité morale des zélateurs de « l’antiracisme new age », les attaques aveugles et en meute sur les réseaux sociaux, la lâcheté d’amis et d’anciens collègues qui tournent vite le dos au sacrifié, trop heureux (pour le moment) d’avoir été épargnés.

Après Sœur (L’Observatoire, 2019), qui racontait le parcours d’une adolescente française basculant dans la violence de l’islam radical, Le voyant d’Étampes est le second roman d’Abel Quentin, avocat criminaliste né en 1985. À travers le récit d’une chute dont la drôlerie et la bravoure un peu potache n’épargne personne, il y joue en accéléré le choc des générations (« les jeunes commissaires du peuple contre les vieux jouisseurs duplices »).

Au passage, une mention québécoise toute spéciale pour ce « type avec une coupe Longueuil » (!?), page 272, qui klaxonne le protagoniste dans une station-service.

Un éloge immodéré de la nuance, qui se déploie sous les auspices éclairés de Frantz Fanon : « Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée. »

 

Le voyant d’Étampes

★★★ 1/2

Abel Quentin, L’Observatoire, Paris, 2021, 384 pages

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