«La plus secrète mémoire des hommes»: l'Afrique et ses fantômes

À sa manière, Mohamed Mbougar Sarr parvient à résoudre l’étouffant face-à-face entre l’Afrique et l’Occident : il ouvre une fenêtre et s’enfuit pour rejoindre le continent de la littérature.
Photo: Antoine Tempé À sa manière, Mohamed Mbougar Sarr parvient à résoudre l’étouffant face-à-face entre l’Afrique et l’Occident : il ouvre une fenêtre et s’enfuit pour rejoindre le continent de la littérature.

Roman d’apprentissage envoûtant et méandreux, récit d’aventures, polar littéraire et enquête existentielle où se lit autant l’influence de Borges que celle de Bolaño, La plus secrète mémoire des hommes nous fait pénétrer dans une sorte de labyrinthe étourdissant.

De Dakar à Paris, en passant par Amsterdam et Buenos Aires, on y croise autant Witold Gombrowicz ou Ernesto Sábato que des poètes en exil ou des criminels nazis en fuite. Des hommes et des femmes ivres de désir et de mots, parfois errants, à la recherche de leur propre reflet ou de puissants fantômes.

Alors que De purs hommes (Philippe Rey/Jimsaan, 2018) dénonçait de façon terrible et magnifique l’homophobie au Sénégal, le quatrième roman de Mohamed Mbougar Sarr, né à Dakar en 1990, sonde brillamment les liens entre la vie et la littérature, entre le Sud et le Nord.

Un jour de 2018 à Paris, un jeune écrivain sénégalais, Diégane Latyr Faye, découvre Le labyrinthe de l’inhumain, un livre mythique paru à Paris en 1938. Son auteur d’origine sénégalaise, T.C. Elimane, a été notamment qualifié de « Rimbaud nègre » par le critique du journal L’Humanité, avant de disparaître complètement après des accusations de plagiat. Mal reçu aussi en Afrique, où on estimait que le « livre, trop pessimiste, alimentait la vision coloniale d’une Afrique de ténèbres, violente et barbare ».

Mohamed Mbougar Sarr s’est en partie inspiré de l’histoire vraie du Malien Yambo Ouologuem, Prix Renaudot en 1968 pour Le devoir de violence (Seuil), qui s’est emmuré dans le silence jusqu’à sa mort en 2017.

Pour raconter la quête de son narrateur, le romancier multiplie les points de vue et les genres — journal, lettres, flash-back —, additionne les récits, mêle histoire européenne et mythes africains, embrouille et étourdit son lecteur avec une même virtuosité. Derrière ces influences revendiquées, La plus secrète mémoire des hommes est un livre brillant et original.

Un livre tour à tour sensuel, profond ou survolté. Comme cette scène d’anthologie où, après avoir décliné l’offre de participer à un trip à trois, le narrateur rumine ses regrets et dialogue avec le Christ descendu d’un crucifix accroché au mur du salon, pendant que dans la chambre ses deux amis s’envoient en l’air.

Roman à la fois africain et voyageur, portrait éclaté d’un absent, il contient le présent, le futur et le passéà la manière d’un puits sans fond où se mêlent aussi le manque et les regrets amoureux, les souffrances de l’exil, certains deuils impossibles à surmonter, des visions d’horreur et quelques fantômes.

Rare sans être unique, La plus secrète mémoire des hommes est un chant d’amour à la littérature. Mais c’est aussi une profonde réflexion sur la liberté, en particulier celle dont devrait disposer tout romancier africain, une injonction à prendre à bras-le-corps tous les sujets, sans limites et sans frontières.

« Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l’illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l’impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. »

À sa manière, Mohamed Mbougar Sarr parvient à résoudre l’étouffant face-à-face entre l’Afrique et l’Occident : il ouvre une fenêtre et s’enfuit pour rejoindre le continent de la littérature.

 

La plus secrète mémoire des hommes

★★★★

Mohamed Mbougar Sarr, Philippe Rey/Jimsaan, Paris, 2021, 448 pages

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