Anouk Lanouette Turgeon, avancer sans repères

Si elle écrit depuis longtemps, notamment des fragments de vie épars, le sort réservé à sa petite fille atteinte d’une maladie dégénérative a fait naître chez Anouk Lanouette Turgeon une obligation, un besoin viscéral de raconter plus largement la douleur causée par la fatalité.
Marie-France Coallier Le Devoir Si elle écrit depuis longtemps, notamment des fragments de vie épars, le sort réservé à sa petite fille atteinte d’une maladie dégénérative a fait naître chez Anouk Lanouette Turgeon une obligation, un besoin viscéral de raconter plus largement la douleur causée par la fatalité.

« Écrire pour elle, surtout, pour Jade. Pour que sa vie ne reste pas enfermée dans un petit monde inutile, muet et stérile comme l’écho d’un silence qui ne fait un pli à personne. » Écrire pour cet enfant atypique et malade qu’elle a porté, aimé, accompagné jusqu’à la fin, écrire surtout pour comprendre et nommer le réel sans jamais tomber dans la victimisation.

Si elle écrit depuis longtemps, notamment des fragments de vie épars, le sort réservé à sa petite fille atteinte d’une maladie dégénérative a fait naître chez Anouk Lanouette Turgeon une obligation, un besoin viscéral de raconter plus largement la douleur causée par la fatalité. « J’ai vécu ça très mal, comme on peut s’en douter. Et un jour, je me suis dit : “si je ne veux pas mourir, il faut que j’écrive quelque chose pour que la vie de cet enfant-là ne soit pas oubliée” […] Ça a été le déclencheur », raconte l’autrice au bout du fil. Mais écrire à quel moment, lorsque la vie surcharge le quotidien ? S’il lui a été impossible de s’y plonger à temps plein, la nécessité lui a permis de « voler des moments la nuit » pour avancer son projet.

Elle a par ailleurs reçu l’aide d’un vieil ami connu au secondaire, un certain Maxime Olivier Moutier, qui a tenu un rôle dans le processus. « De temps en temps, il me textait ou m’écrivait sur Messenger : “Alors, est-ce que t’écris, espèce de conne ?” Parce qu’il trouvait que je devais écrire. Et, à un moment donné, il m’a proposé de lui envoyer une page par semaine, pour me botter le cul un peu, pour me donner un genre de deadline fictif, sans feedback », explique-t-elle. Elle avoue ne pas avoir été une élève modèle, avoir manqué d’assiduité. L’absence de retour de Moutier sur ses textes, qui n’étaient alors qu’ébauches, lui ont permis d’avancer sans jugement et sans critique. « Il est psychanalyste, le gars. Je trouvais ça comparable au gars dans son bureau qui laisse jaser son patient », raconte-t-elle en rigolant.

Loin d’elle, toutefois, l’idée d’écrire pour guérir. « Ça ne guérit rien, dit-elle. Ce n’est pas miraculeux pantoute. Il y a beaucoup de gens qui ont fait des théories là-dessus, la catharsis et autre, mais moi, je trouve que ça ne fonctionne pas tant là ! J’ai toutefois l’impression que ça permet […] de mieux comprendre ce qui est en train de se passer. De nommer, justement, et des fois d’inventer. Parce que c’est un livre qui est très proche de ma vie, oui, mais il n’y a rien qui est factuellement vrai. Les émotions sont vraies, mais les faits sont faux. C’est de la fiction. Ça me permet de sortir de ma vie, d’aller ailleurs, d’arrêter de souffrir en regardant mon nombril à moi. De faire quelque chose d’autre avec la douleur. Ça ne l’élimine pas, mais ça en fait un objet extérieur à moi. »

Elle poursuit en soulignant l’importance pour elle de mettre de la lumière sur l’événement, plutôt que d’être complètement atterrée. « Tant qu’à avoir autant mal et que ce soit autant de la marde, ma vie, ben, au moins, il y a quelque chose d’admirable qui peut en sortir quelque part. »

L’influence de Michel Garneau

Cette part lumineuse, cette façon de raconter la douleur sans emprunter une voie mélodramatique, Anouk Lanouette Turgeon la doit en grande partie au regretté Michel Garneau, mentor, un homme admirable qui est entré dans sa vie lorsqu’elle avait 20 ans. « J’ai tellement aimé Michel Garneau ! Je l’ai connu dans un atelier à la bibliothèque municipale Éva-Senécal, à Sherbrooke […] À l’époque, je n’avais jamais écrit de théâtre et je ne savais même pas qui il était. Je me suis renseignée, j’ai lu ses textes. J’ai aimé sa façon d’écrire. Et quand j’ai rencontré l’homme, là, j’ai vraiment pogné de quoi. C’est un homme immense. Un érudit, mais ahurissant. Je parle encore de lui au présent ! Vraiment, je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi érudit. »

Admirative de son parcours d’homme libre, de sa culture générale, historique et littéraire, Anouk Lanouette Turgeon souligne par ailleurs la grandeur d’âme de cet homme. « J’étais impressionnée aussi par son amour de la vie. Tu pouvais l’écouter parler et, avec la voix qu’il avait, je l’aurais écouté jusqu’à ma mort sans jamais rien répondre […] Il avait une telle force vitale, un tel amour de la vie, contagieux, et c’était quelqu’un qui était en même temps très critique et capable d’analyser la société et tous les trucs qui ne marchent pas, sans jamais être amer. Comme il le disait lui-même à la fin de sa vie, il était un très mauvais désespéré. Je me doutais qu’il n’allait pas vivre 100 ans, mais il n’avait pas une attitude de mourant. C’était un esprit éternellement en ébullition […] Il était tellement lumineux, tellement extraordinaire, que moi, juste de le fréquenter même de loin, juste un peu, je trouvais que ça me réconciliait avec la vie. Rien de moins. »

La liberté qui motive l’écriture de Lanouette lui vient ainsi beaucoup de Garneau, qui lui a légué, confie-t-elle, cette obligation de sortir des clichés, d’aller ailleurs, de ne jamais utiliser une expression convenue ou d’étirer la sauce avec des adverbes. Une façon de faire qu’on perçoit avant même d’ouvrir son roman, dans cette « vie fretless », une analogie qui lui permet d’évoquer singulièrement des moments de vie inédits joués sans repères, des moments où elle a dû jongler avec l’invisible.

 
 

Une vie fretless ou comment j’ai accouché d’une méduse

Anouk Lanouette Turgeon, XYZ « Quai no 5 », Montréal, 2021, 296 pages

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