«Il se voyait déjà ! Aznavour et le Québec»: notre cher Charles!

On découvre les hauts et les bas de la réception critique, au fil des ans et des retours incessants, le plus souvent triomphants, mais pas tout le temps.
Photo: Bilal Hussein Associated Press On découvre les hauts et les bas de la réception critique, au fil des ans et des retours incessants, le plus souvent triomphants, mais pas tout le temps.

Un familier. Charles Aznavour, tout internationalement célébré fût-il, était chez lui au Québec. Il faisait partie de la famille de la chanson d’ici. Historiquement et physiquement. Tout le monde connaissait, grosso modo, les grandes lignes du premier chapitre local : la rencontre avec Pierre Roche, leur duo, la Casa Loma, les folles soirées au Faisan doré, les complices des nuits de Montréal, Jacques Normand, Jean Rafa, le « p’tit Gignac » qui débutait. Chaque journaliste a eu droit à son anecdote sur Vic Cotroni, le patron mafieux. Les dernières années, dans les entrevues et points de presse, on ne lui en parlait plus : on était au présent avec lui, on avait fait le tour.

Croyait-on ! C’est peu de dire que l’on apprend beaucoup à la lecture d’Il se voyait déjà ! Aznavour et le Québec. L’ouvrage plus que documenté de Mario Girard (vétéran chroniqueur culturel et biographe de Renée Claude) narre dans le détail détaillé ces années fondatrices, sans négliger le reste de nos sept décennies de fréquentations assidues. En vérité, on ne savait pas grand-chose. Et on s’emmêlait les pinceaux dans le peu que l’on savait. L’influence du grand acteur de cinéma Jules Berry dans la manière Aznavour, c’est dans une entrevue de 1966 à l’émission Le sel de la semaine que Charles en parle : l’animateur Fernand Seguin savait qui c’était, ça aidait.

Toutes les sources

Simple exemple pour comprendre ceci : notre familiarité a fini par nous éloigner de l’histoire, malgré toutes les bios et autobiographies parues en France. Un sérieux épluchage d’archives s’imposait. Fallait fouiller, parler aux derniers témoins (ou dénicher leurs témoignages) et tout valider auprès de celui qui sait. En l’occurrence, le journaliste musical Philippe Rezzonico. Personne n’a vu Aznavour plus souvent que lui, sur plusieurs continents, depuis près de quarante ans. Mario Girard, qui sait raconter sans tirer la couverture à lui, a tissé sa courtepointe avec du fil solide.

Ainsi un papier dans Le Canadarévèle-t-il, dès novembre 1948, les duettistes Roche et Aznavour, pistonnés par Piaf. Girard déterre l’éloge fait au patron du cabaret Quartier latin : « Ils sont tout simplement merveilleux, dit-elle au propriétaire Gustave Longtin. Je vous permets de les présenter comme mes protégés. » Girard a aussi le sain réflexe de juxtaposer les versions d’une même anecdote : ainsi Jacques Normand et Aznavour colorent-ils chacun à sa façon l’engagement au Faisan doré. Et il n’oublie pas le rôle clé d’un Jean Rafa, d’une Monique Leyrac.

Du « crapaud enrhumé » au « roi Charles »

On sait moins qu’un Serge Deyglun fit « les 400 coups » avec Aznavour. Que le frétillant Charles vint « rôder » auprès d’une Denise Filiatrault pétillante. Que rien n’était évident pour lui hors de cette colonie artistique. On comprend mieux la suite, les difficiles débuts à Paris, « l’entêtement et la bravoure qui lui ont permis de tenir le coup ». Même au Québec, on raille parfois « son style, sa voix, son apparence », rappelle Raymond Lévesque : de La Patrie à L’Action catholique, on évoque « la bizarrerie du timbre », on le qualifie de « crapaud enrhumé ». Nul n’est prophète, fût-ce en son pays… d’adoption.

On découvre également les hauts et les bas de la réception critique, au fil des ans et des retours incessants, le plus souvent triomphants, mais pas tout le temps : dans les années 1970, on juge sévèrement son « américanisation ». Un véritable tollé accueille à Montréal et à Ottawa son spectacle « bilingue » en 1996. Girard a le grand mérite de ne pas aplanir les saillies de notre histoire d’amour avec le « p’tit bonhomme, grand monsieur », pour citer l’un des nombreux papiers parus dans Le Devoir. C’est en cela le moment idoine pour refaire le parcours d’Aznavour au Québec : la bonne familiarité, c’est aussi l’absence de complaisance.

 

Il se voyait déjà ! Aznavour et le Québec

★★★ 1/2

Mario Girard, Les éditions La Presse, Montréal, 2021, 280 pages

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