Derrière la décolonisation des bibliothèques

La bibliothèque publique de Calgary, avec l’œuvre «The Spirit Within», de Jesse Gouchey, Tanisha Wesley et Autumn Whiteway
Photo: Calgary Public Library La bibliothèque publique de Calgary, avec l’œuvre «The Spirit Within», de Jesse Gouchey, Tanisha Wesley et Autumn Whiteway

La décolonisation des bibliothèques est un sujet délicat au Québec. Dans les médias, sociaux ou pas, le sujet donne lieu régulièrement à des discussions orageuses. Or, pendant ce temps, plusieurs bibliothèques d’ici, plus lentes en cette démarche que leurs consœurs canadiennes, poursuivent leur action de décolonisation, chacune à sa manière. Regards sur les bibliothèques de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, du Centre de services scolaire des Mille-Îles et, comme référence canadienne, de Calgary.

La bibliothèque de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) est l’une de celles qui intègrent la perspective autochtone, tant dans les aménagements physiques que dans la sécurisation culturelle ou le développement de collections.

« L’UQAT a eu dès ses débuts une grande volonté politique de favoriser les contacts avec les peuples autochtones », rappelle d’emblée le directeur, David Fournier-Viger, tout particulièrement avec les communautés « anichinabée, principalement des communautés de Lac Simon et de Pikogan, et les nations Eeyou du territoire du Nord-du-Québec. »

Une des clés de l’évolution de cette bibliothèque, selon M. Fournier-Viger, a été de pouvoir compter sur l’équipe formée par l’Université pour aider les étudiants autochtones. « Dans nos interventions terrain, on va leur demander conseil pour agir intelligemment et avec doigté. Ça nous consolide et ça nous solidifie. On a de l’aide. »

L’UQAT a eu dès ses débuts une grande volonté politique de favoriser les contacts avec les peuples autochtones

 

À la bibliothèque, les étudiants des Premiers Peuples peuvent être assistés dans la réalisation de leurs travaux. Un service qui leur est adapté, mais qui demeure ouvert à tous, y compris aux étudiants internationaux, par exemple, « qui ne partent pas tous du même pied », indique le directeur. « Certains arrivent ici et n’ont jamais travaillé avec un ordinateur. »

Au fil des échanges avec les professeurs, les chargés de cours et les étudiants, la collection s’est élargie de voix et de vues autochtones, selon les besoins. « On ne prend pas juste de la documentation francophone, ça serait insuffisant pour nos besoins, indique M. Fournier-Viger. Notre talle, ce sont les populations autochtones du monde, même si on accorde une attention particulière à celles d’ici. »

Depuis 2018, la bibliothèque de l’UQAT propose aussi des activités de formation adaptées aux étudiants des Premiers Peuples, « et ça peut vouloir dire que ça se déroule en anglais, précise le directeur. Pour certaines communautés qui sont ici, c’est l’anglais, la langue seconde ». Un anglais qui est aussi une petite entrave à l’interne. « On a du chemin à faire : tout mon personnel n’est pas 100 % bilingue. Il y a parfois des résistances qui viennent aussi du personnel ; on travaille là-dessus, et on a encore une montagne ou deux à gravir. »

Ce qui fait référence

« Dernièrement, deux bibliothécaires ont travaillé sur le guide méthodologique de l’Université, avec des lignes directrices qui permettent de faire entrer les savoirs traditionnels dans les recherches. On y indique comment faire une citation issue de la tradition orale, comment l’intégrer à la recherche. »

Le directeur reste critique par rapport à l’ensemble des démarches de son établissement : « Ça ne va pas assez loin. On devrait aussi favoriser l’emploi pour offrir des expériences de travail. C’est un projet que j’aimerais développer. » David Fournier-Viger aimerait également inviter des auteurs des Premiers Peuples à différentes rencontres. Et comme la bibliothèque de Rouyn sera prochainement rénovée, le directeur vise l’ajout d’un espace de sécurisation culturelle. « On veut aussi offrir une signalisation multilingue ou picturale, incluant des langues des Premiers Peuples. »

Ce n’est pas un détail que de penser que l’aménagement doit être accueillant et refléter aussi les cultures autochtones, tout en permettant les rassemblements, le partage, l’apprentissage communautaire. La bibliothèque de Calgary, en Alberta, fait figure d’exemple, avec son cercle des aînés, son centre de ressources en langues autochtones et ses installations et œuvres d’art représentant les sept nations présentes sur le territoire — Siksikaistitapi, Siksika, Piikani, Kainai, Tsuut’ina et Ĩyãħé Nakoda.

Là-bas, la décolonisation a débuté par l’embauche d’un leader autochtone en 2017, premier membre de l’équipe des services autochtones. « On s’est alors demandé comment commencer le travail le mieux possible », relate Heather Robertson, directrice des services. En y réfléchissant avant de faire les premiers gestes, comprend-on entre les lignes. « Comment apprendre du territoire sur lequel on travaille et bâtir de nouvelles relations avec les membres des communautés ? » se demande-t-elle encore.

Une biblio qui fait des livres

Quatre ans plus tard, la bibliothèque en est transformée. « C’est une démarche, et c’est la chose à retenir. Ce n’est pas un projet : c’est un engagement continu avec les communautés. » Un des défis, explique Mme Robertson, est de chercher constamment ce qui peut faire barrage à l’accès à la bibliothèque. « Les Autochtones qui vivaient dans des réserves, par exemple, devaient payer leur abonnement, car ils n’étaient pas considérés comme des résidents de la ville de Calgary. Ça a changé en 2017. »

Le mandat de la bibliothèque évolue au fil de cet engagement, et celle de Calgary s’est ainsi retrouvée, en partenariat avec les Éditions Durvile, à publier des livres. Le projet Treaty 7 Language Books a offert à sept Autochtones un parrainage afin que chacun écrive un livre pour enfants dans la langue de sa nation — des langues absolument sous-représentées dans la collection, précise la directrice des services. Les livres, tels Niitsippooktsistaanitsi (Mes tresses), de Latasha Calf Robe, et Napi kii Imitaa (Napi et les chiens), de Tim Fox, se retrouvent maintenant dans toutes les bibliothèques publiques de l’Alberta.

« L’addition des savoirs »

Les 72 bibliothèques scolaires du Centre de services scolaire des Mille-Îles (CSSMI) ont un autre mandat, forcément plus pédagogique. Et qui rend la nécessité de « déblanchir la collection », comme le nomme la bibliothécaire scolaire Lyne Rajotte, plus urgente. « Il y a quelques années, je donnais une formation dans une de nos écoles de la couronne nord de Montréal et je me suis retrouvée pour la première fois avec plus qu’un enfant noir devant moi. Il fallait que je vérifie le fond de livres de l’école pour être sûre qu’on offrait des modèles représentatifs à tous les élèves. On a fait un plan de deux ans pour augmenter ainsi la collection. »

Depuis quatre ans, les bibliothèques du CSSMI achètent systématiquement « 100 % de ce qui est “non blanc” [créateurs ou personnages] comme nouveautés ; et il n’y en a même pas assez. On a un budget plus gros que ce qu’on trouve sur le marché en français. On met toutes les nouveautés des Éditions Hannenorak [spécialisée en voix autochtones] sur notre liste d’achats, par exemple. Nous, c’est par l’addition des savoirs qu’on décolonise nos bibliothèques. Mais on ne trouve pas assez de livres pour nos besoins. »

Est-ce du gros boulot, cette décolonisation ? Ce le serait, répond Mme Rajotte, « s’il était imposé sur une courte période. Mais on choisit de le faire petit à petit et on suit les productions des maisons d’édition. Et c’est super agréable ! Ça nous donne un nouveau regard sur la littérature jeunesse et sur nos collections, et c’est extrêmement stimulant. »

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