«Jardin-cendre»: vivace parmi les ténèbres

Au gré de vers réguliers et serrés, portés par leur cadence hypnotique, on s’arrime au souffle de l’auteur et, avec lui, on respire.
Marie-France Coallier Le Devoir Au gré de vers réguliers et serrés, portés par leur cadence hypnotique, on s’arrime au souffle de l’auteur et, avec lui, on respire.

Hugues Corriveau n’en a pas fini avec la mort. Ses plus récents recueils arpentaient les territoires jouxtant l’ultime effacement, cherchant à retenir auprès de lui, par l’évocation des mots, au moins, les êtres aimés. Voici qu’il ajoute, avec Jardin-cendre, une nouvelle pelletée de terre à l’arène d’une poésie qui joue une lente corrida avec la Faucheuse.

Jardin-cendre s’ouvre sur un univers aux frontières poreuses, où existence et non-existence se côtoient, s’attirent et se repoussent. Jardin secret de ses peurs et de ses désirs, jardin, aussi, de ses souvenirs, le poète y convoque ses disparus et les rappelle à la vie : « J’arrose mes bienveillants / chaque année. / Beauté oblige. / À chaque pensée, / je les arrose. »

L’être y est incarné dans son plus simple appareil, rappelé à sa « pâture de muscles » et à son attirail de chair et d’os : « Mes doigts craquent, / os crus. Me voici / fasciné. Jeux / de cache-cache / avec la faux. » Errant dans cette vie de mort à venir, au cœur d’une humanité faite d’« apprentis du trépas », il chemine à pas hagards vers cette pelouse « creusée de toute part / en carrés bien nets / pour déposer le corps / enfin terminé. »

À la parution de son recueil précédent, l’auteur refusait de se projeter dans sa propre finitude. Une pandémie plus tard, voilà qu’il nous convie au néant : « Nous entrons là avec lenteur, / avec la crainte d’y rester, / d’être pris au piège / des splendeurs de pierre, / des octaves graves / de toutes les musiques / de l’après-vie. Médusés. » Au plus vif de ses peurs et de ses désirs, symptômes de vie, il interroge la mort : « N’y a-t-il que cet enfouissement / pour faire taire la peur ? »

Extrait de «Jardin-cendre»

Ce fut au moment du jardin / de nuit, total mélange / d’inquiétude et de sérénité, / grossi de draps et de vieux / linges, prêt comme un lit / habillé. Y étendre, par-dessus, / mon être fini. Et j’avais désir, / en moi, d’être ramassé, / motte friable, sans peau, / terreur, d’être happé / dessous par la séparation.

La grande inévitable est partout, mais c’est plutôt au cœur de ce qui bat encore qu’on chemine.

Au gré de vers réguliers et serrés, portés par leur cadence hypnotique, on s’arrime au souffle de l’auteur et, avec lui, on respire. Beauté crue, offrande nue, ce recueil, lauréat du Grand prix Québecor du Festival International de Trois-Rivières, trouve le refuge d’une éclaircie même au fond de l’abîme : « Autour se pose le soleil / qui repose sa lumière. / L’heure tranquille adoucit. / Les fumerolles s’élèvent /des corolles assoiffées. / La paix. »

Seule ombre au tableau, la section « Des profondeurs », où le poète se penche sur la situation des migrants, faisant intervenir une brutalité issue de l’actualité qui détonne avec le ton du recueil et ses eaux intemporelles. On en tire néanmoins quelques passages aussi poignants que magnifiques : « Ils ont voulu quitter / leur pays, pour d’autres / tombes, d’autres gouffres. / J’ai la liberté de le savoir. »

Le dernier mot appartient aux vers. Contre l’effacement de soi, aux portes du néant, le poète se tourne vers la création, premier et ultime espace d’aboutissement. Avec elle, il habite le vide et s’inscrit, pieds debout, dans le vivant : « J’ai regardé / le fleuve par le rectangle / des fenêtres. Il était là. / Cette certitude a confirmé mon existence. Recueillement. / Je suis là. Je me laisse / porter par l’évidence. »

 

Jardin-cendre

★★★★

Hugues Corriveau, Les éditions du passage, Montréal, 2021, 123 pages



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