Faux semblants

Yara Nardi Agence France-presse

Andrea Camilleri s’est éteint à Rome il y a déjà deux ans, mais son commissaire Salvo Montalbano, lui, n’est pas encore disparu des écrans radars. Sa plus récente enquête, L’autre bout du fil, est en fait la première des histoires que Camilleri a dictées à son assistante Valentina Alferj lorsqu’il est devenu aveugle à la fin de sa vie. En principe, il y en aura quelques autres, puisqu’on sait également qu’avant de s’éteindre à l’âge vénérable de 93 ans, le vieux renard a aussi réécrit la dernière enquête de Montalbano (Riccardino). Même de l’autre côté de la vie, Camilleri n’a toujours pas fini de nous surprendre…

Ici, dans cette trentième enquête déjà, le tout Vigata — et surtout l’équipe de Montalbano — est débordé par des arrivées massives, chaque nuit ou presque, de migrants recueillis dans leurs embarcations de fortune par la garde côtière italienne. C’est avec ce drame à répétition en toile de fond que le commissaire devra résoudre un meurtre sanglant mettant en cause la personne qui confectionnait son nouveau costume…

Les premiers suspects potentiels sont rapidement éliminés, et le commissaire Montalbano devra fouiller le passé de la victime pour comprendre comment la séduisante couturière a pu susciter tant de haine. Il découvrira un personnage lumineux jurant avec le caractère sanglant de la scène de crime. Le policier devra remonter jusqu’au nord du pays pour régler cette triste histoire.

Mais, on le sait, la résolution de l’enquête est secondaire ou presque chez Camilleri ; elle n’arrivera qu’à la fin du roman, après que toutes les pistes se sont révélées fausses. Tout cela ne vise en fait qu’à lui permettre de faire vivre une galerie de personnages vibrants de vérité tout en insistant sur la nécessité de traiter dignement les réfugiés qui débarquent au port de Vigata… ou n’importe où d’ailleurs.

Encore une fois, la traduction de Serge Quadruppani donne toute son ampleur à la richesse de la langue de Camilleri, en nous faisant presque oublier que le vieux maître n’est plus. Du plaisir pur sucre.

Une histoire courte

Un nouveau Deon Meyer est toujours une bonne nouvelle, même en format réduit comme dans La femme au manteau bleu, arrivé il y a peu de temps en librairie. Pour une fois en effet, Meyer nous livre ici une histoire courte dans laquelle on retrouve les deux as de la brigade des Hawks, Benny Griessel et Vaughn Cupido. Histoire courte, mais complexe et touffue, qui repose sur la découverte du corps nu et méticuleusement javellisé d’une femme d’âge mûr à une soixantaine de kilomètres du Cap, sur les hauteurs.

Les choses se compliquent quand Griessel découvre que la victime est une experte du siècle d’or de la peinture hollandaise que rien, en principe, ne destinait à venir mourir aussi tragiquement si loin de Londres, où elle habitait. Et pourtant… le lien est précisément là : chez ce peintre élève de Rembrandt, Fabritius — que Donna Tart nous a fait connaître dans Le chardonneret —, dont il existerait une toile quelque part en Afrique du Sud. On devine l’intérêt, la somme plutôt, que pourrait représenter la découverte d’un tel tableau, et quand Griessel et Cupido apprennent que des petits truands tournaient autour de la dame.

Pourtant, la résolution de l’affaire amènera une surprise de taille à laquelle rien ne nous préparait. L’enquête est menée rapidement, mais elle a aussi le mérite, grâce à une traduction à la fois efficace et pleine de souplesse de Georges Lory, de nous faire mieux connaître les personnages récurrents que sont Griessel et Cupido. Deuxième bonbon…

Carte blanche

La première enquête de Thumps DreadfulWater (Meurtres avec vue, chez le même éditeur) avait séduit tout le monde… et ce deuxième opus de Thomas King, Les meurtres du Red Power, devrait provoquer une réaction similaire. D’abord parce que cela fait un bien fou de voir un Autochtone prendre la tête d’une enquête à côté d’un shérif « ordinaire » qui lui donne carte blanche, et ensuite parce que le personnage de DreadfulWater est, disons-le, séduisant.

Thumps s’est mis à la photographie pour oublier les horreurs qu’il a vues alors qu’il était flic en Californie, où il a presque tout perdu. Depuis, il capte des couchers de soleil sur les montagnes, des natures mortes… et il joue aussi le rôle de photographe de scènes de crime pour le shérif de la petite ville de Chinook, où il habite maintenant. Dans cette histoire, il aura l’occasion de faire souvent la preuve de son talent, puisque les cadavres s’accumulent autour de la venue d’un activiste du mouvement amérindien Red Power qui vient faire la promotion de son nouveau livre.

L’affaire est complexe et met en jeu une vieille connaissance de Thumps, Noah Ridge, qu’il a connu alors qu’il étudiait à Salt Lake City. À l’époque, les activités du Red Power avaient souffert d’un immense cafouillage du FBI à la suite d’une prise d’otage avortée : trois personnes y avaient perdu la vie, une quatrième était disparue et une dernière s’était injustement retrouvée en prison. C’est lorsque le cadavre de l’ancien agent du FBI qui dirigeait l’opération est retrouvé dans une chambre d’hôtel, puis celui de l’ex-prisonnier dans un chalet abandonné, que Thumps DreadfulWater est engagé par le shérif.

Thumps accepte l’offre sans trop savoir pourquoi, mais il se souviendra rapidement pourquoi il détestait copieusement Noah Ridge. Plus l’enquêteavance et plus tombent, l’un après l’autre, les écrans de fumée entourant le personnage ; pire, même les valeurs sûres comme le FBI ou les vieux amis se mettent à dériver aussi. Thumps parviendra à résoudre l’affaire, bien sûr, et il retrouvera ses appareils photo avec bonheur… mais cela ne veut pas dire que tout est réglé pour autant.

L'autre bout du fil | ★★★ ​1/2 | Andrea Camilleri, traduit de l’italien par Serge Quadruppani, éditions Fleuve « Fleuve noir », Paris, 2021, 285 pages // La dame au manteau bleu ★★★ ​| Deon Meyer, traduit de l’afrikaans par Georges Lory, Gallimard « Série noire », Paris, 2021, 185 pages  /// Les meurtres du Red Power ★★★  | Thomas King, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Alire – GF, Lévis, 2021, 384 pages

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