L’Évangile selon Zsuzsi Gartner

Révélant qu’elle a été catholique pratiquante jusqu’à l’adolescence, alors que ses frères et sœurs étaient déjà agnostiques ou athées, l’autrice raconte qu’elle a tourné le dos à la religion le jour où elle a compris que les femmes n’y jouaient pas un rôle de premier plan.
Adil Boukind Le Devoir Révélant qu’elle a été catholique pratiquante jusqu’à l’adolescence, alors que ses frères et sœurs étaient déjà agnostiques ou athées, l’autrice raconte qu’elle a tourné le dos à la religion le jour où elle a compris que les femmes n’y jouaient pas un rôle de premier plan.

Le nom de Zsuzsi Gartner, native de Winnipeg installée à Vancouver, est peu connu au Québec. Quiconque mettra la main sur son premier roman, Le malenchantement de sainte Lucy, paru en anglais l’an dernier (The Beguiling, Hamish Hamilton), retiendra certainement son nom. Parions aussi qu’il souhaitera mettre la main sur ses recueils de nouvelles, All the Anxious Girls on Earth (Penguin Books, 1999) et Better Living Through Explosive Plastic (Penguin Books, 2011), afin de plonger à nouveau dans cet univers singulier au style flamboyant.

« Quand j’ai appris que mon roman allait être traduit en français, je plaignais la personne qui allait le faire à cause des jeux de mots et de l’humour noir. Heureusement, Éric Fontaine est un génie ! » raconte l’autrice, rencontrée lors de son bref passage à Montréal.

En deuil de son cousin Zoltán, décédé dans d’étranges circonstances, Lucy, ladite sainte « malenchantée » du titre, constate que des inconnus vont vers elle pour lui confier leurs plus sombres secrets et confesser leurs péchés les plus honteux.

« C’est l’éditeur Antoine Tanguay qui a inventé le mot “malenchantement” parce que le titre original, The Beguiling, littéralement “charmant” mais signifiant “être sous le charme”, se traduisait mal en français. Je trouve que le titre français colle tout à fait au roman. Dans la confession du personnage de Martin, épris dans sa jeunesse de la sœur Ignatius qu’il compare à la Belle Dame sans merci de la ballade de Keats, Éric Fontaine l’a traduit par “ensorcelé”. »

Quand j’ai appris que mon roman allait être traduit en français, je plaignais la personne qui allait le faire à cause des jeux de mots et de l’humour noir. Heureusement, Éric Fontaine est un génie !

 

Construit à la manière d’une poupée russe que l’on découvrirait dans le sens inverse, au dire même de Zsuzsi Gartner, ce décoiffant roman gigogne est pourtant inspiré par la structure des Confessions de saint Augustin, lesquelles se déclinent en treize livres.

« Dans les dix premières confessions, saint Augustin raconte son enfance ; les trois dernières sont davantage des réflexions théologales que des récits. Au départ, je souhaitais suivre ce modèle afin de pouvoir écrire ce qui aurait pu ressembler à des essais à teneur socioculturelle et politique. Puis, je me suis rendu compte que toutes mes réflexions se trouvaient entremêlées aux différents récits. Si j’avais suivi ma première idée, je crois que le livre aurait été plus difficile à suivre, aurait rebuté certains lecteurs. »

Révélant qu’elle a été catholique pratiquante jusqu’à l’adolescence, alors que ses frères et sœurs étaient déjà agnostiques ou athées, l’autrice raconte qu’elle a tourné le dos à la religion le jour où elle a compris que les femmes n’y jouaient pas un rôle de premier plan.

« Je faisais partie d’un groupe à l’église et je voulais lire à l’avantcomme les garçons ; le prêtre me le défendait parce que j’étais une fille. La petite féministe en moi ne l’a pas pris. J’ai failli piquer une crise de nerfs. »

Ce roman truffé d’éléments autobiographiques serait-il donc une forme de vengeance ? « Oh non ! Pas du tout ! La religion y est très importante, mais elle n’est qu’un motif parmi tant d’autres dans le roman. Avec mon mari, quand on entendait parler d’un sujet ou lisait sur un sujet, je lui disais souvent qu’il se retrouvait dans mon livre ; après quelque temps, c’est devenu une blague : tout était dans mon livre ! Un jour, il est tombé sur un truc qui n’y était pas ; je lui ai promis qu’il serait dans le prochain livre. »

Roman à deux vitesses

Au fur et à mesure que l’on découvre Lucy, sa jeunesse, ses amours, sa famille, son point de vue sur la religion, la maternité, le deuil et la mort, Le malenchantement de sainte Lucy devient lentement le bouleversant récit d’une femme en perte de repères. Toutefois, la multiplication des confessions donne au lecteur l’impression de courir comme un rat dans un labyrinthe où il serait bombardé d’éléments de plus en plus insolites et déroutants à chaque tournant.

« J’ai longtemps hésité à écrire un roman à cause de la densité de mon écriture. Je trouvais que mon style convenait à la nouvelle, mais je craignais qu’il ne résiste pas à l’épreuve du roman. Ceci explique pourquoi je n’ai pas écrit un roman conventionnel ; ça ne me correspond tout simplement pas. Afin de permettre au lecteur de reprendre son souffle, j’ai inséré toutes ces parties intitulées “À propos du deuil” et “Parce que…” »

Plusieurs des histoires recueillies par l’héroïne sont si fascinantes, riches et originales qu’elles pourraient faire l’objet d’un roman à part entière : « C’est vrai que si l’on retire toute l’histoire de Lucy, les histoires deviennent autonomes. Je crois aussi que certains de mes personnages mériteraient leur propre livre, tandis que pour d’autres, je considère que tout a été dit. Pour ce roman, j’ai retravaillé des nouvelles, divisé certaines en différents récits, leur ai emprunté des motifs ou des éléments que j’ai distribués dans d’autres histoires afin de créer subtilement un lien entre elles. En ce moment, j’aurais envie d’écrire un recueil de nouvelles, j’en ai déjà quelques-unes. »

Parmi ses autres projets, Zsuzsi Gartner, qui est d’origine germano-hongroise, dévoile qu’elle souhaiterait écrire des nouvelles dans sa langue maternelle, puis les traduire en anglais : « Mon hongrois est si basique et mon anglais si foisonnant que je serais curieuse de voir si l’autrice que je suis change d’une langue à l’autre. »

 

Le malenchantement de sainte Lucy

Zsuzsi Gartner, traduit de l’anglais (Canada) par Éric Fontaine, Alto, Québec, 2021, 255 pages

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