Syllabus du «Tractatus» de Ludwig Wittgenstein

Le philosophe Ludwig Wittgenstein naît à Vienne en 1889 et meurt à Cambridge, au Royaume-Uni, en 1951. Ses derniers mots furent: «Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse».
Photo: Christiaan Tonnis CC Le philosophe Ludwig Wittgenstein naît à Vienne en 1889 et meurt à Cambridge, au Royaume-Uni, en 1951. Ses derniers mots furent: «Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse».

Qu’est-ce donc que le langage ? Quelles sont les relations entre les mots et le monde réel ? Comment arrivons-nous à penser la réalité et à transmettre des idées ? Quelle manière de communiquer peut exprimer correctement des faits indubitables ? Quelles propositions sont insensées ? Le philosophe Ludwig Wittgenstein (1889-1951) a publié il y a exactement un siècle ses réponses à ces questions fondamentales de la philosophie, allant jusqu’à affirmer les avoir réglées une fois pour toutes.

« On pourra résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes, explique le philosophe d’origine autrichienne en avant-propos de son ouvrage : tout ce qui proprement peut être dit peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. » Il ajoute aussi : « La vérité des pensées ici communiquées me semble intangible et définitive. Mon opinion est donc que j’ai, pour l’essentiel, résolu les problèmes d’une manière décisive. »

Ce petit livre, le Tractatus Logico-Philosophicus, affirme que seuls les états de fait (comme « le chat est sur la table »), de même que les propositions logicomathématiques (comme 5 + 7 = 12) peuvent être adéquatement communiqués. Tout le reste — l’éthique comme l’esthétique, Dieu ou la métaphysique —, ne peut être correctement exprimé, dit le texte, un des plus influents du XXe siècle. D’où l’injonction au silence sur ces sujets.

« Wittgenstein s’intéresse au langage, uniquement dans la mesure où le langage représente la réalité, et il cherche à savoir quelles conditions doivent être remplies par le langage pour pouvoir représenter le monde, l’état de chose dont il parle », explique Mathieu Marion, professeur de philosophie à l’UQAM, wittgensteinien de premier ordre.

Comme certains philosophes allemands et britanniques de l’époque, Wittgenstein pense et pratique donc la philosophie comme une activité de clarification et de critique du langage. Il développe et utilise les outils de l’analyse logique pour démontrer les propositions absurdes ou insensées.

« Le positivisme logique a beaucoup utilisé les idées de Wittgenstein pour critiquer la métaphysique, explique le professeur Marion. Cette école dit que seules deux formes d’énoncés ne sont pas problématiques : ceux qui décrivent la réalité et sont représentationnels et ceux justifiés à partir de principes, comme en logique ou en mathématique. La science mixe les deux. Les énoncés métaphysiques sur le sens de la vie, par exemple, ne se rattachent ni à l’une forme ni à l’autre. Ils deviennent du non-sens. »

Cet argumentaire d’une simplicité et d’une naïveté absolues a été comparé à la démarche d’Isaac Newton, demandant pourquoi les pommes tombent au sol. Wittgenstein, lui, se questionne sur la nature et les limites du langage.

« Wittgenstein nous dit que les questions éthiques n’ont pas de fondement dans l’expérience immédiate, résume le professeur Marion. Il dit que les propos de la morale, de la religion, sont hors de portée pour le langage qui ne peut les exprimer sans tomber dans le non-sens. C’est très, très austère. »

Logique 1.0

Mathieu Marion a découvert l’existence du Tractatus pendant ses études de premier cycle à l’Université de Montréal, au tournant des années 1980. Le mouvement du positivisme logique et de la critique radicale de la métaphysique spéculative intéressait alors bien peu la philosophie francophone.

Le jeune étudiant québécois a finalement complété son doctorat avec le professeur Michael Dummett à Oxford. Sa thèse a été publiée sous le titre Wittgenstein, Finitism and the Foundations of Mathematics aux Oxford University Press en 1998. Le professeur Marion a aussi fait paraître une présentation du Tractatus aux Presses de l’Université de France en 2004.

Le texte, rédigé par le jeune soldat Wittgenstein dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, puis dans un camp de prisonniers en Italie, paraît à l’automne 1921 sous le titre Logisch-Philosophische Abhandlung dans le dernier numéro de la revue Annalen der Naturphilosophie. Une traduction est préparée l’année suivante, sous l’appellation évoquant le Traité théologico-politique (1670) de Baruch Spinoza.

Cette première version anglaise d’environ 70 pages est préparée par un autre jeune surdoué de la philosophie, le mathématicien Frank Ramsey. Il aurait appris l’allemand pour ce travail en une semaine, à 19 ans. Il est décédé sept ans plus tard.

Les traductions s’enchaînent en français. La première traduction, de Pierre Klossowski, date de soixante ans. Elle est généralement assez mal considérée. Une autre version a été préparée par le professeur François Latraverse, collègue de l’UQAM de M. Marion décédé l’an dernier, autre grand spécialiste de Wittgenstein.

La plaquette s’organise autour de sept propositions lapidaires centrales (marquées de 1 à 7) puis déclinées (1.1, 1.2, etc.). Ces aphorismes ont récemment été comparés à des tweets…

Les deux premières propositions disent ce qu’est le monde, soit la totalité des faits. Les quatre aphorismes suivants traitent de la manière de se représenter le monde à travers des images qui sont elles-mêmes conçues comme des faits. Le langage vise à représenter le monde. Il est donc semblable au réel avec lequel il partage sa forme.

« Le tableau logique des faits constitue la pensée », dit la proposition 3. « La pensée est la proposition pourvue de sens », ajoute la quatrième. Le dernier aphorisme affirme les limites du discours avec son injonction au silence pour tout ce qui ne peut se dire, tout ce qui ne repose pas sur la logique ou des faits.

Wittgenstein 2.0

En revenant à la philosophie dans l’entre-deux-guerres, après s’être établi en Angleterre, Ludwig Wittgenstein a donc repris ses réflexions sur « tout ce qui peut être dit ». Il ne recherche plus alors une forme générale de la proposition pourvue de sens, comme en science par exemple : il insiste plutôt sur le langage défini comme un outil manipulé dans le cadre de différents « jeux », où le sens des mots apparaît dans leur usage spécifique.

Dans cette conception, souvent présentée en rupture avec le Tractatus, les malentendus et les incompréhensions surgissent quand les règles de ces « jeux de langage » sont mal comprises par les interlocuteurs. Ce système symbolique artificiellement fabriqué est envisagé comme complet, avec des conditions de signification multiples selon la situation dans laquelle se joue le « jeu ». Donner des ordres ne répond pas aux mêmes règles que celles qui entourent le fait de décrire un événement, de saluer quelqu’un ou de raconter une blague, par exemple.

Ces positions post-Tractatus ont été décortiquées à leur tour. « Le monde a tourné, dit le professeur Marion. Le positivisme logique a été critiqué dans les années 1950. Le Tractatus a été plus ou moins abandonné. Mais depuis une vingtaine d’années, on observe une résurgence des études sur Wittgenstein lui-même. »

Évidemment, toutes les branches de la philosophie que Ludwig Wittgenstein pensait reléguer aux oubliettes de l’histoire de la pensée ont au contraire germé de manière exponentielle. La richesse des « propositions » en esthétique, en éthique comme en philosophie de l’esprit a sapé ses premières prétentions. Ce dont il faut parler, on ne doit pas le taire.

Investigations biographiques

La vie de certains philosophes paraît aussi austère que leur oeuvre. On raconte que les habitants de Königsberg réglaient leurs horloges sur le passage d’Emmanuel Kant (1724-1804) pendant le rituel immuable de sa promenade quotidienne que deux, et seulement deux, événements perturbèrent : la lecture de l’Émile de Rousseau, en 1762, et l’annonce de la Révolution française.

Ludwig Wittgenstein suit un parcours existentiel différent, fait de fougues, de guerres, d’exils et de tourments. « Il était peut-être l’exemple le plus parfait que j’aie connu d’un génie tel qu’on se l’imagine normalement, passionné, profond, intense et dominant », dit de lui le philosophe Bertrand Russell dans son Autobiographie.

Bref, il était en fait aussi brillant qu’insupportable, et tout était exceptionnel chez lui.

Le génie complexe, torturé, instable, cassant et intransigeant naît à Vienne en 1889 et meurt à Cambridge au Royaume-Uni en 1951. Cadet d’une famille juive convertie au protestantisme, richissime et immensément cultivée, il chérit la franchise critique, jusqu’aux injures, jusqu’aux menaces, tout en exécrant la médiocrité.

Un sentiment oppressif plane sur ce clan. Trois enfants Wittgenstein se suicident, et Ludwig lui-même a souvent des pensées autodestructrices. Un de ses célèbres aphorismes dit que « le monde d’un homme heureux est un autre monde que celui du malheureux ».

La maison Wittgenstein de Vienne accueille des artistes exceptionnels, dont Brahms, Malher et Klimt qui y fait le portrait de Margarethe, soeur de Ludwig. Leur frère Paul, pianiste de concert, perd son bras droit pendant la Première Guerre mondiale et Maurice Ravel écrira pour lui Le Concerto pour la main gauche.

Ludwig joue de la clarinette, rêve de devenir chef d’orchestre, se passionne pour les mathématiques et la mécanique. Il étudie en ingénierie, puis en philosophie sur les fondements de la logique à Cambridge, auprès de Bertrand Russell de 1911 à 1913.

Il rentre visiter sa famille à Vienne où la guerre le surprend. Il s’engage dans l’armée austro-hongroise dès 1914, à 25 ans, et se retrouve sur le front russe en 1916. Il prend des notes dans les tranchées pour ce qui deviendra le Tractatus Logico-Philosophicus. Son journal reflète aussi un mépris assumé pour la trivialité présumée de ses camarades soldats.

Quand ses parents meurent, Ludwig hérite d’une immense fortune qu’il distribue illico, surtout à ses proches, mais aussi à des artistes d’avant-garde, dont Rainer Maria Rilke. Lui-même croit avoir réglé pour de bon le sort d’une bonne part de la philosophie et de ses insensés bavardages sur l’éthique ou la métaphysique.

Il embrasse alors une vie d’ermite solitaire en Norvège puis d’instituteur dans la campagne autrichienne. Il rédige un manuel pour ses pupilles, seul autre livre qu’il publiera après son Tractatus. Maître Wittgenstein reste impitoyable avec les élèves jugés les moins doués. Il entre en conflit avec leurs parents.

Déçu et déprimé encore une fois, il revient à Vienne et se charge de la construction d’une maison moderne pour sa soeur. D’une précision maniaque, il fait rebâtir le plafond d’une pièce qui lui semble trop bas de 3 cm. Des discussions sur les mathématiques et les sciences avec des membres du Cercle de Vienne, regroupement de philosophes du positivisme logique, le convainquent de renouer avec la philosophie.

Le retour à Cambridge se fait en 1929. « Well, God has arrived », écrit John Maynard Keynes à Bertrand Russell pour célébrer l’arrivée du prodige. Il est embauché illico par l’Université après un doctorat accordé pour le Tractatus. Il dirige de petits séminaires où il développe une critique de ses premières conclusions. Ses réflexions portent alors moins sur le langage formel que sur le langage ordinaire. Il prépare un manuscrit, mais arrête la préparation de la publication de ses Philosophical Investigations.

Un projet de mariage avec une amie échoue en 1931. Ses biographes poursuivent un débat lancinant sur l’intensité de ses relations homosexuelles. Ludwig Wittgenstein, « l’exemple le plus parfait d’un génie tel qu’on se l’imagine normalement », est décédé d’un cancer en 1951. Ses derniers mots furent : « Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse. »



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