Michel Garneau nous a quittés, poète jusqu’à son dernier souffle

C’est un grand chêne qui tombe, a dit le dramaturge Dominic Champagne à propos de la mort de Michel Garneau.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’est un grand chêne qui tombe, a dit le dramaturge Dominic Champagne à propos de la mort de Michel Garneau.

Le poète Michel Garneau, dramaturge, écrivain, homme de radio et comédien à l’œuvre imposante, est décédé à l’âge de 82 ans lundi. La nouvelle a suscité des hommages sentis qui se sont poursuivis mardi, le créateur au souffle puissant ayant durablement marqué les esprits. « Le Québec est en deuil d’un de ses plus grands poètes. L’œuvre de Michel Garneau nous habitera pendant longtemps », a résumé sur Twitter Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications, dans les heures qui ont suivi la triste nouvelle.

Sur Facebook, artistes et lecteurs ont salué la mémoire du grand homme. « Durant mes études en littérature à l’Université de Sherbrooke, l’un de mes collègues de classe m’a fait regarder La nuit de la poésie 1980. Quand le poète et dramaturge Michel Garneau a commencé à réciter ses “mots d’exaltation amoureuse”, je suis (littéralement) tombé sur le cul, la gueule grande ouverte. Je me suis dès le lendemain garroché à la bibliothèque pour lire tout ce que je pouvais lire de ce gars-là, qui est encore à ce jour ma plus grande influence en écriture », a raconté son ami l’auteur François Couture.

C’est un grand chêne qui tombe, a dit le dramaturge Dominic Champagne. « Ouf, ça cogne dur dans la clairière, mais il y a tant de lumière dans ce géant, ce titan, ce décrocheur d’étoiles, tant de nuages pelletés, à faire danser tous les pieds-de-vent du monde. Ça a été, pour moi, un maître, un grand, un immense, un phare dans la nuit, un rire qui embrasse et embrase, un frère d’armes… »

« Il y a des disparitions qui font plus mal que d’autres. Michel Garneau était pour moi une figure inspirante et rassurante que j’aimais suivre sur Facebook. Il représentait la beauté, la poésie, la générosité, l’intégrité », a pour sa part indiqué l’artiste multidisciplinaire D. Kimm.

« Vous serez enfin réunis dans vos paradis de poètes. Adieu Michel Garneau, Leonard [Cohen] a tout préparé », a joliment souligné la poète Carole David.

La poésie, toujours

C’est son éditeur de L’Oie de Cravan, Benoît Chaput, qui a annoncé le décès de l’écrivain lundi soir sur les réseaux sociaux. « Michel Garneau, notre Michel aimé est mort cet après-midi, lundi 13 septembre 2021, à l’hôpital de Magog. Il a été poète jusqu’au bout. Sa voix chaude, sa vie chaude vont nous manquer. »

Contacté par Le Devoir, celui-ci a dit être sous le choc. « Je savais que Michel était très malade, mais il n’a pas arrêté de faire des poèmes. Ces dernières semaines, il m’en a envoyé énormément. Il a aimé la poésie et la vie jusqu’au bout, il n’arrêtait pas. Jusqu’à son dernier souffle. »

Dans une série de poèmes inédits lus depuis chez lui dans sa maison de Magog, lors d’une performance présentée en ligne à l’occasion du Mois de la poésie en mars, Michel Garneau parlait de la douleur qui l’affligeait quotidiennement, de ces « trois gros bobos » incurables avec lesquels il devait composer.

« J’ai astheure peur de ce vieil ami qui s’appelait demain », disait-il, les tubes d’oxygène dans le nez.

« Dans ma vie, ça s’est souvent passé comme ça : quand je frôlais le désespoir, j’en voyais l’humour. C’est une grâce ou une damnation, je ne le sais pas. Quand je me prends assez au sérieux pour être désespéré, je trouve ça drôle, ça ne marche pas. Oui, je veux dire que c’est très dur ce que je vis, que je me réveille des fois en pleurant parce que j’en reviens pas que je vais passer une autre journée sur mon divan et que je ne pourrai pas sortir, parce que je ne suis pas capable de marcher. C’est très, très, très difficile, ce que je vis. Mais en même temps, je suis quand même capable d’écrire des poèmes. J’ai encore le goût de communiquer. »

Vous serez enfin réunis dans vos paradis de poètes. Adieu Michel Garneau, Leonard [Cohen] a tout préparé.

 

Michel Garneau avait publié un dernier ouvrage en mai, Le couteau de bois, un livre sur son enfance et dont le titre fait référence à un couteau de bois offert par son frère Sylvain. « Ces histoires-là, je les avais identifiées il y a longtemps comme des histoires à raconter », avait-il confié dans les pages du Devoir.

« Je savais qu’il faudrait que je sois assez vieux pour en savourer rétrospectivement toute la sève, quand j’aurais l’expérience de savoir ce qui s’est passé vraiment ou, en tout cas, quand je pourrais raconter sans ornementation ce dont je me souviens, sans rien ajouter et sans dire quoi en penser. »

Benoît Chaput retient de l’auteur L’hiver, hier, « un bijou absolu » paru en 2015, et Les petits chevals amoureux, un classique de la poésie québécoise publié une première fois en 1977. « Comme poète, il avait un immense amour de la langue et, comme personne, un immense amour, dit-il. C’est quelqu’un qui m’a donné le goût de croire en la vie. C’était un jouisseur, dans le bon sens du terme. Il savait que chaque moment était important. »

Autodidacte et touche-à-tout

Né à Montréal le 25 avril 1939 au sein d’une famille aisée, autodidacte et touche-à-tout, Michel Garneau a quitté l’école à 14 ans, peu après le suicide de son frère aîné, le poète Sylvain Garneau (1930-1953). Il plongera dans le monde de la radio à 15 ans et écrira de la poésie jusqu’à son emprisonnement lors de la crise d’Octobre 1970. À la radio de Radio-Canada, il aura notamment animé Les décrocheurs d’étoiles, La grand’jase et Le bonheur.

Il est l’auteur de plusieurs dizaines de livres, y compris des recueils de poésie, dont une dizaine sont regroupés dans Poésie complète (1988), et d’une cinquantaine de pièces de théâtre, où il intègre un parler québécois populaire et cru dans des vers libres. Parmi ses pièces majeures figurent Quatre à quatre (1973), Gilgamesh (1974), Émilie ne sera plus jamais cueillie par l’anémone (1981), fabulation théâtrale inspirée de la vie et de l’œuvre de la poète américaine Emily Dickinson, d’abord créée à Montréal, puis présentée à Avignon et à Paris, et Les guerriers (1989), critique corrosive du monde de la publicité portée au petit écran par Micheline Lanctôt avec Dan Bigras et Patrick Huard en 2004.

En 1986, Michel Garneau est nommé directeur artistique de la section française de l’École nationale de théâtre, où il enseignera pendant 20 ans. Compositeur, chanteur et acteur, il jouera notamment dans des pièces de Michel Tremblay et de Jovette Marchessault. Il sera intronisé en 2002 au Temple de la renommée de la Ligue nationale d’improvisation (LNI), où il aura été entraîneur de 1977 à 1980.

L’homme de théâtre s’est également illustré au cinéma, notamment à l’Office national du film (ONF). On le retrouve ainsi aux génériques de Gros-Morne (1967), de Jacques Giraldeau, à titre de compositeur et de participant ; de Faut aller parmi le monde pour le savoir (1971), de Fernand Dansereau, dont il signe la bande originale ; et de Panique (1977), de Jean-Claude Lord.

On lui doit aussi les scénarios de Chanson pour Julie (1976), de Jacques Vallée, des Célébrations (1979), d’Yves Simoneau, et de L’homme de papier (1988), de Jacques Giraldeau, où il est également narrateur.

L’ami Cohen

Michel Garneau était également reconnu pour ses traductions de poèmes et d’écrits, dont ceux de son ami Leonard Cohen. Au tournant des années 1990 et 2000, ce dernier lui avait demandé de traduire pour la France Stranger Music, une anthologie de plusieurs de ses poèmes. Le Montréalais avait déjà été traduit en France, mais les traductions ne lui convenaient guère.

« Michel, mon français n’est pas très, très bon, mais il l’est assez pour savoir que les traductions françaises de mes poèmes, peut-être qu’elles peuvent fonctionner en France, mais au Québec, c’est très clair qu’elles deviennent ridicules », lui avait expliqué Cohen.

Quand Garneau avait proposé de lui soumettre ses traductions, Cohen avait répliqué : « Non, I don’t want to see anything. You’re a big boy. You don’t need me », racontait Garneau dans un entretien avec Le Devoir en 2017, quelques mois après le décès de son ami.

L’homme de lettres a également traduit pour la scène des œuvres de Shakespeare — Macbeth, La tempête et Coriolan — dans une langue vernaculaire qui s’éloignait complètement des traductions françaises classiques.

Soulignons que Michel Garneau a été lauréat du Prix du Gouverneur général du Canada pour Les petits chevals amoureux (poésie) en 1978, qu’il refusa toutefois pour des raisons politiques, et pour Mademoiselle rouge (théâtre) en 1990.

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