Pages françaises choisies

Adil Boukind Le Devoir

Comme celle de la mère, la figure du père en littérature a sûrement fait couler autant d’encre que de larmes. Aimant ou violent, héros ou lâche, absent ou pesant, le père, impossible de ne pas le remarquer, inspire plusieurs des 379 « romans » français à paraître au cours de cette rentrée d’automne 2021, selon les données de Livres Hebdo/Electre Data Services.

Dans Le fils de l’homme (Gallimard, mi-septembre) de Jean-Baptiste Del Amo, un homme qui resurgit dans la vie de sa compagne et de leur jeune fils, après plusieurs années d’absence, les entraîne dans une vieille maison isolée dans la montagne. Une histoire d’emprise et de folie où, après Règne animal (2016), Jean-Baptiste Del Amo continue d’explorer le thème de la transmission de la violence d’une génération à une autre et de l’éternelle tragédie qui se noue entre les pères et les fils.

Avec Le voyage dans l’Est (Flammarion, 16 septembre), Christine Angot revisite sous un angle légèrement différent le long inceste que son père lui a fait subir. Des faits souvent rapportés dans son œuvre — de Léonore, toujours à Un amour impossible, en passant bien sûr par L’inceste —, mais elle semble ici pousser un peu plus loin la violence sourde de cette relation, nourrie du silence complice et de l’inaction de son entourage.

Dans Premier sang (Albin Michel, en librairie), son 30e livre depuisHygiène de l’assassin en 1992, Amélie Nothomb se glisse pour sa part dans la tête de son père afin de raconter à la première personne quelques épisodes de la vie de cet homme, aristocrate désargenté et grand diplomate belge, mort d’une rupture d’anévrisme en mars 2020. Un livre qui s’inscrit dans une veine plus intime et plus personnelle de son œuvre. Amorce ? « On me conduit devant le peloton d’exécution. Le temps s’étire, chaque seconde dure un siècle de plus que la précédente. J’ai vingt-huit ans. »

Avec La volonté (Gallimard, mi-septembre), le cinéaste et romancier Marc Dugain retrace lui aussi le destin hors norme de son père, issu d’une famille modeste de pêcheurs bretons, et nous raconte la relation particulière qu’il a pu avoir avec lui. Sans oublier Sorj Chalandon qui, dans Enfant de salaud (Grasset, en librairie), conjugue avec brio le passé obscur de son propre père, mythomane et déserteur en série pendant la Seconde Guerre mondiale, avec le déroulement du procès du nazi Klaus Barbie.

En 1750, un jeune botaniste français débarque au Sénégal pour y étudier la flore locale, avec l’ambition de faire une encyclopédie universelle du vivant. Lorsqu’il découvre l’histoire d’une jeune Africaine promise à l’esclavage qui serait parvenue à s’évader avant de trouver refuge aux confins du territoire sénégalais, son voyage bascule dans la quête obstinée de cette femme de légende. Après Frère d’âme (Seuil, 2018, prix Goncourt des lycéens et prix international Man-Booker 2021), David Diop, qui est aussi spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle, replonge dans la mémoire africaine avec La porte du voyage sans retour (Seuil, 19 septembre), s’inspirant cette fois de la figure réelle de Michel Adanson, naturaliste français (1727-1806).

Sous la figure tutélaire de Roberto Bolaño, l’auteur des Détectives sauvages et de 2066, Mohamed Mbougar Sarr met sa voix forte au service de La plus secrète mémoire des hommes (Philippe Rey / Jimsaan, 1er octobre), roman dans lequel un jeune écrivain sénégalais découvre à Paris un livre mythique paru en 1938, Le labyrinthe de l’inhumain, dont on a perdu la trace de l’auteur. Du Sénégal à la France en passant par l’Argentine, une quête matérielle et existentielle, mais aussi un chant d’amour à la littérature, qui prend à bras-le-corps un passé hanté par les ombres de la colonisation et de la Shoah.

C’est avec une certaine curiosité que l’on attend l’autrice de Pas pleurer (prix Goncourt 2014), Lydie Salvayre, avec Rêver debout (Seuil, 19 septembre), dans lequel une femme d’aujourd’hui interpelle Miguel de Cervantes Saavedra. À travers une suite de quinze lettres qu’elle adresse au créateur de Don Quichotte à travers le temps, elle dresse le portrait de l’homme révolté par excellence, champion magnifique de toutes les oppressions et de toutes les injustices. « Est-il insensé, lui écrit-elle, de considérer que la littérature n’est pas lettre morte, parure de cheminée, boniment inutile, mais plutôt lettre vive, ardente, expérience intime qui bouleverse la vie ? »

Découvert en 2017 avec Face au Styx, roman torrentiel fait d’allers-retours entre le passé et le présent, entre Paris et la Russie, l’auteur russe de langue française Dimitri Bortnikov s’inspire cette fois, dans son français farci de néologismes, d’une légende d’après-guerre selon laquelle il existerait dans chaque village russe un infirme capable de sauver le monde. Ainsi, dans L’agneau des neiges (Rivages, en librairie), pendant le terrible blocus de Leningrad, une jeune infirme fera tout pour sauver douze orphelins de la famine et de la mort.

La famille de Santiago H. Amigorena avait dû fuir l’Argentine pour l’Uruguay lorsqu’il avait six ans, avant de lui faire vivre un autre exil six ans plus tard en France, passant d’une langue, l’espagnol, à une autre, le français. Il aborde ce choc dans Le premier exil (P.O.L., fin septembre), où il raconte l’histoire de « sa relation tourmentée au langage, de ses traumas, de son apprentissage de la vie, et de l’intuition première de la puissance de la littérature dans une existence ».

Catherine Cusset (La haine de la famille, Vie de David Hockney) explore le rapport des femmes au corps et au désir, à l’amour, à la maternité, au vieillissement et, plus généralement, au bonheur dans La définition du bonheur (Gallimard, en librairie), qui se déroule des années 1980 jusqu’à nos jours. Véritable fresque d’une époque où la romancière déploie des liens qui unissent à leur insu deux femmes, l’une à Paris et l’autre à New York.

Signalons aussi Feu (Fayard, octobre), le sixième roman de Maria Pourchet, qui semble embraser la critique dans l’Hexagone. Elle est mariée, mère et prof d’université. Il est célibataire, joggeur et banquier — en plus de parler à son chien. Le récit d’une passion amoureuse et adultère dévorante — sujet vieux comme le monde, il est vrai — porté par la parole des deux protagonistes, un homme et une femme aux voix très différentes.

Enfin, après En finir avec Eddy Bellegueule, le récit de son enfance douloureuse dans un milieu populairegangrené par l’alcool et le chômage, la découverte de son homosexualité et son émancipation, Édouard Louisracontera, dans Changer : méthode(Seuil, 15 octobre), ses années de vie au lycée, l’arrivée dans un milieu bourgeois et culturel, son installation à Paris et la découverte de sa vocation d’écrivain.



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