L’automne de toutes les difficultés

Adil Boukind Le Devoir

Pénurie de papier (recyclé ou pas), flambée des coûts du papier, de l’impression et du transport des livres, imprimeurs qui ne fournissent plus à la tâche, livres coincés en Asie ou en Colombie-Britannique en raison des feux de forêt : on ne compte plus les effets de la pandémie sur le milieu du livre au Québec.

Qu’à cela ne tienne, la rentrée littéraire d’ici bat son plein. À preuve, on retrouve déjà sur les tablettes les romans de Larry Tremblay (Tableau final de l’amour, La Peuplade), de Christian Guay-Poliquin (Les ombres filantes, La Peuplade), de Daniel Leblanc-Poirier (La disparition des miroirs, VLB éditeur), de Clara Dupuis-Morency (Sadie X, Héliotrope) et de Marie-Sissi Labrèche (225 milligrammes de moi, Leméac).

Et comme le prouvent les chiffres dévoilés par la Banque de titres de langue française (BTLF), les Québécois sont friands comme jamais de leur littérature. De fait, le 12 août dernier, la journée J’achète un livre québécois a entraîné une multiplication par 7,7 des ventes de fiction d’ici. Du jamais vu depuis sa création en 2014 !

Dure réalité

À tout seigneur, tout honneur, commençons ce survol de la rentrée avec celui qui s’est classé au deuxième rang des ventes chez les libraires indépendants, la première place ayant été occupée par l’auteure jeunesse Élise Gravel (Le fan club des petites bêtes, Les 400 coups), c’est-à-dire Michel Jean (Kukum, Libre Expression), qui publie son huitième roman. Dans Tiohtiá:ke (Libre Expression, 28 octobre), signifiant « Montréal » en langue mohawk, l’écrivain et journaliste innu, qui s’est intéressé au drame des pensionnats pour Autochtones, se penche cette fois-ci sur le problème de l’itinérance autochtone en milieu urbain.

La détresse psychologique chez les Autochtones sera également au cœur de Nauetakuan, un silence pour un bruit (XYZ, 24 novembre). Artiste innue aux multiples talents et militante pour les droits autochtones et environnementaux, Natasha Kanapé Fontaine(Bleuets et abricots, Mémoire d’encrier) signe ici son premier roman où, à travers le destin d’une artiste issue des Premières Nations souhaitant surmonter les traumatismes intergénérationnels, elle exploite le thème de la redécouverte de l’identité à travers l’art.

Alors que Natasha Kanapé Fontaine aborde les amours toxiques dans son roman, Olga Duhamel-Noyer (Mykonos)s’y attaque de plein fouet dans Une autre vie est possible (Héliotrope, 29 septembre). Campé dans le Montréal des années 1970, son cinquième roman met en scène le jeune Valéry et sa mère Micheline, chef d’une cellule révolutionnaire. Or, leur grand rêve révolutionnaire prendra une tournure tragique lorsqu’une camarade sera victime de violence domestique.

Pour sa part, Marie Laberge (la trilogie Gabrielle, Boréal) traite de façon frontale le thème du féminicide dans Contrecoup (QA, 27 octobre). Un soir d’avril, un homme se pointe dans une boutique afin de tirer à bout portant sur les femmes qui y sont présentes. Trois tomberont sous les balles. « Audacieux et émouvant », nous promet-on.

Revisiter son passé

Huit ans après Pourquoi Bologne (en livre de poche dès le 12 octobre), où il se dédoublait entre deux époques, Alain Farah revient à l’avant-scène littéraire avec un roman autobiographique où il se dévoile comme il ne l’avait jamais fait jusqu’à maintenant. Dédié à la mémoire de sa meilleure amie, Mille secrets mille dangers (Le Quartanier, 28 septembre) met en scène deux hommes ayant grandi dans le quartier libanais de Montréal. Le jour où l’un d’eux se marie, les fantômes du passé ressurgissent pour le meilleur et pour le pire. Au dire de l’éditeur, Farah se réinvente comme écrivain.

Dans Un cœur habité de mille voix (Boréal, 28 septembre), Marie-Claire Blais rompt avec les personnages de sa grande fresque romanesque Soifs pour renouer avec ceux des Nuits de l’Underground (1978) et L’ange de la solitude (1989). On y retrouve notamment René, vieux pianiste malade, qui refuse que son infirmière lui rappelle qu’il n’est pas un homme et qui se languit de ses anciennes maîtresses. Tandis que ses personnages féminins se remémorent leurs amours et leurs luttes contre l’intolérance, la vénérable dame de lettres retrace l’histoire du militantisme LGBTQ+.

De son côté, Audrée Wilhelmy(Blanc Résine) replonge dans l’univers d’Oss et retrouve Noé, dite la Petite, son personnage fétiche, dans Plie la rivière (Leméac, 22 septembre). Dans ce conte amoral aux accents érotiques et aux parfums iodés, où l’autrice crée une trinité composée du père, du fils et de l’ours, Noé fait la connaissance d’Emessie, vendeur de bonbons ambulant, qui devra bientôt apprivoiser la bête en lui.

Territoires inspirants

Plongeant également dans le passé, Maxime Raymond Bock (Les noyades secondaires) faire revivre les transformations de Montréal au XXe siècle, telles l’érection des tours du centre-ville, la construction du pont-tunnel et du métro, en se collant aux drames d’une famille ouvrière du Faubourg à m’lasse dans Morel (Cheval d’août, 2 novembre). Ce faisant, il rappelle le sort des familles pauvres victimes d’expropriation au profit de la modernisation et l’embourgeoisement des quartiers.

Avec ses pluies de grenouilles et ses apparitions de la Vierge, le quartier Saint-Sauveur tel qu’imaginé par Charles Quimper (Marée montante) est à des lieues de celui que dépeint Lyne Richard dans son doux-amer recueil de nouvelles Prismacolor no 325 (Lévesque, en librairie). Chronique de quartier s’étendant des années 1970 à aujourd’hui, Une odeur d’avalanche (Alto, 13 septembre) relate l’indéfectible amitié entre une Dame en vert et un Cowboy solitaire.

Enfin, l’année 2021 aura été bonne pour la prolifique Fanie Demeule. Peu après Mukbang (Tête première, sorti au printemps) et Bagels (Hamac, sorti en août), la voilà de retour avec Highlands(QA, 28 septembre). Campé dans les paysages brumeux, mystérieux et montagneux de l’Écosse, ce suspense met en scène trois voyageuses, une doctorante, une mère et une survivante, qui n’auront d’autre choix que d’unir leurs forces afin d’affronter leurs spectres.

Le combat de Janette

À 96 ans, Janette Bertrand ne baisse pas les bras et poursuit son combat pour l’égalité
hommes-femmes. Tel que promis en octobre 2020, au moment où elle lançait Un viol ordinaire, la « Déniaiseuse en chef » revient avec la suite de ce roman post-#MoiAussi, Un homme tout simplement (3 novembre, Libre Expression). On y retrouve Laurent, qui participe à un groupe d’entraide pour hommes, et Léa, son ex-compagne qu’il a violée afin de réaliser un fantasme sexuel, avec qui il entame un processus de justice réparatrice.


Des nouvelles de Michel

Que serait une rentrée littéraire sans Tremblay ? Dans Offrandes musicales (Leméac, 27 octobre), recueil s’inscrivant dans sa formidable série mémorielle (Les vues animées, Vingt-trois secrets bien gardés), Michel Tremblay dévoile les bonheurs — et malheurs — musicaux qui l’ont accompagné de 1955 jusqu’à la pandémie. En prime, l’écrivain fait revivre la truculente Duchesse dans deux récits où ce personnage incontournable de son univers assiste à un concert d’Édith Piaf et à une représentation du Boléro de Ravel à l’auditorium Le Plateau du parc La Fontaine.



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