La poésie d’ici en cinq recueils

Photo: Adil Boukind Le Devoir

Apparaître dans la lumière

La grande poète Denise Desautels nous revient enfin, après D’où surgit parfois un bras d’horizon (2017), avec Disparaître (Le Noroît), en librairie depuis quelques jours. La rencontre avec l’artiste Sylvie Cotton fut, pour ce livre, primordiale. Soulignons aussi le travail très soigné de l’éditeur quant à la reproduction des photos et à la beauté formelle du livre. Les textes ne s’appuient pas ici sur une iconographie, ils font partie intrinsèque d’un dialogue intime avec elle. « La traversée sera lourde. Au fond / nos phrases le savent », écrit Desautels avec justesse. Cette densité fait corps avec l’écriture de cette poète, avec la réussite des vers libres, avec la précision d’un vocabulaire qui se conjoint à une vision percutante des aléas de la vie. L’ensemble nous mène tout droit à ce mot surprenant qui nous arrive comme un cadeau : « consoloir » (titre d’une œuvre de Cotton). Voilà bien ce qui fait la hauteur de cette poésie, ce pouvoir de donner à vivre, de surseoir au chagrin. « Vis crie ris gravis », écrit-elle pour que se fraie notre lecture à travers cette « langue nue dans cet étroit nid de lettres » et que nous puissions accompagner « Ô joie. La vie vaste des vivantes ». Ce très fort recueil est un événement qui illumine encore la profondeur d’une œuvre qui ne cesse de s’épanouir.

Devant la mort de Joyce Echaquan

Difficile de faire plus sobre et plus émouvant que Jean Sioui qui, au début d’Au couchant de la terre promise (Mémoire d’encrier, en librairie), propose quelques textes discrets sur la mort de cette mère atikamekw décédée dans des circonstances dégradantes. Or, la
poésie de Sioui est tout en dignité alors qu’il confie : « Le sourire de Joyce m’a dit / Pleure / Apaise les préjugés / Avant que la tempête brise les humains. » Ce très beau recueil revisite la nature, se penche sur la destinée des peuples autochtones, sur leur sentiment d’appartenance et de dépossession. Il sait trop bien à quel point « [u] ne corde qui balance dans le hangar / [est] un piège à mourir », il sait bien que « [l] es critiques parlent de votre réserve / Pendant que vous salez le lac / Des larmes de vos enfants // Plantez vos rimes entre les arbres ». Ce n’est pas sans raison qu’il avoue : « Le poème est ma sagesse. » Cette sagesse prend quelquefois l’aspect d’un conte murmuré et pourtant porteur d’une grande vérité : « Il y a cent ans / Mon jardin était nu / J’ai planté une roche / Grosse comme un œuf / J’ai planté une graine / Petite comme un pou / Hier j’ai visité mon jardin / La roche n’avait pas grossi / La graine était un arbre. » Voilà une heureuse manière de transcender les morts révoltantes et d’attendre de la vie quelque régénérescence.

Les vœux terribles du noir

Avec Rien ne manquait au monde (Les Herbes rouges, en librairie), Marcel Labine pousse à la limite le discours d’une grande colère qui fonctionne au cumul, le « je » répétitif ajoutant un souhait néfaste à une néfaste dévastation. En deuxième partie, Claude Gauvreau, grand imprécateur, déformateur du langage, est convié, acteur détruit dans sa propre langue ; suivront le Commandeur de pierre de Mozart, ressuscité d’entre les morts, puis le magma humain du métro et les hordes, et ainsi de suite. En fait, la grande moto de ce recueil évoque un titre de Samuel Becket : Cap au pire. Se déploie à travers ce livre une telle déflagration d’invectives et de violences que cela intimide, forcément. Labine fait feu de tout ce qui fait trembler le cœur en ce monde à la dérive. Il ne nous épargne rien, de la hargne à la fragilité, du corps meurtri au sentiment abîmé d’un mal de vivre exacerbé. Très long recueil, avec ses 248 pages, l’objet lui-même témoigne de la prolixité d’un fiel irrépressible. C’est un livre foudroyant. C’est un grand livre savant, à la culture investie sans retenue. Et la fausse prose déguisée en vers évoque un souffle homérique, une portée à la Victor Hugo. L’abîme apocalyptique final, les êtres redevenus des amibes, des vers de terre, vivant dans un cloaque immonde, avale toute espérance.

Souffrir dans son corps

Qui aime les textes de Jean-Christophe Réhel aimera sans aucun doute Dis merci (Ta Mère, en librairie), le premier recueil de Camille Paré-Poirier, à qui, à douze ans, on a diagnostiqué une tumeur de la moelle épinière. Le sujet du corps brisé n’est pas sans évoquer le très beau Geste d’Anne-Marie Alonzo (Éditions des Femmes). Le livre de Paré-Poirier raconte minutieusement, en vers libres plutôt qu’en prose, le retard à trouver le mal, les soins, la réadaptation. Rien ne nous sera épargné des sentiments de désarroi ou de désespoir de la jeune fille, jusqu’à ce que les choses puissent aller un peu mieux. Elle survivra. Il s’agit donc, dans ce livre, d’une tranche autobiographique qui se réclame de la poésie. Or, cette dernière s’épanouit parfois avec précision : « tumeur // un si petit mot / pour des mois de douleur // le mot est si petit / tu le prendrais dans ta main / pour lui flatter les cheveux / lui fredonner une berceuse », « il y a des mots qui ont honte d’eux-mêmes / des mots qui s’excusent ». Notre lecture est fluide, emportée par une impression de récit à suspense tellement l’autrice réussit à créer cet effet d’attente, d’espoir. Elle emporte foncièrement l’adhésion, et on tourne les pages avec un trouble à l’âme admiratif devant le courage de l’enfant et pris de compassion pour cette épreuve insensée qui entrave l’épanouissement de la vie. Beau livre qui se réclame de cette poésie du quotidien, d’une langue touchante souvent d’une grande simplicité.

 

« Je suis une femme battue »

Le premier recueil de Nana Quinn, Mauve est un verbe pour ma gorge (Poètes de brousse, en librairie), se tient en équilibre entre la confidence murmurée et une sourde colère révoltée. Ce texte, tout en retenue, a cette particularité de se tendre au cœur du non-dit, des limbes où se situe la femme opprimée, en train de cerner sa propre frayeur, la méprise inouïe de cet amour soluble : « je suis une femme battue ce n’est pas / un poème c’est / une déclaration d’amour », « la crainte me fait aimante / aimée ». L’apnée qui la retient de hurler pendant les coups, pendant l’accablement, inscrit la peur dans son corps : « ton numéro c’est le 911 / je l’ai sur mon bras / au crayon permanent ». Cette conscience d’être en danger parcourt le recueil comme une vague de fond : « toutes ces femmes / tuées sur le plancher de la cuisine / entre le grille-pain et le carrelage // ça pourrait être moi ». Et se déploient ainsi ces impensables féminicides qui s’additionnent : « tu me trouves belle avec mes ecchymoses / une toile abstraite ». La grande qualité de ce recueil est d’éviter les clichés, de parler autrement de ce que subit une femme anéantie. Le ton en est toujours juste, très beau, très poétique : « on a retrouvé des cactus dans tes entrailles / ils fleurissent en sifflant / les berceuses de ta mère / étalées / en champs de mine sur ton souffle // en sifflant l’absence insoutenable / d’un autre ciel derrière / le ciel ».



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