Un monde en métamorphose dans les fictions des Amériques

Photo: Adil Boukind Le Devoir

Naviguant dans les imaginaires du passé, du présent et même du futur, les auteurs des Amériques se font fins observateurs d’un monde en profonde mutation et passeurs de grandes vérités sur l’urgence climatique, les blessures raciales, l’ambition politique et l’éclatement des discours.

Les engagés

Nous vivions dans un pays d’été, de Lydia Millet (Les Escales, 6 octobre).Parmi les mythes surutilisés pour donner un aperçu de ce qui attend l’humanité si elle continue de tout détruire sur son passage, celui de l’Arche de Noé figure certainement au premier rang.

L’Américaine Lydia Millet emprunte cette vague, sans qu’on puisse le moindrement lui en tenir rigueur.

En véritable virtuose de l’allégorie, elle entraîne le lecteur dans des sentiers inattendus, passant du conte à la dystopie pour mieux refléter les conséquences de la complaisance et de l’inaction. À travers le récit d’une bande de jeunes laissés à eux-mêmes pour braver une tempête, elle met en scène le détachement intergénérationnel et la tragédie d’un monde qui disparaît sous nos yeux.

Lorsque le dernier arbre, de Michael Christie (Albin Michel, en librairie). 2038. Tous les arbres sont tombés. La planète n’est plus qu’un désert de poussière. Dans une île au large de la Colombie-Britannique, Jacinda guide des touristes fortunés dans l’une des ultimes forêts primaires.

Lorsqu’elle apprend qu’elle est la descendante d’Harris Greenwood, un magnat du bois au passé tortueux, elle doit composer avec la hantise de secrets et de mensonges qui assombrissent le destin de sa famille depuis des générations.

L’écrivain canadien Michael Christie tisse les contours du clan Greenwood avec la rigueur et la poésie des arbres, tout en mettant en évidence les impacts de notre indifférence collective devant la pulsation faiblissante et silencieuse de ces géants de la nature.

 

Les survivants

Memorial Drive, de Natasha Trethewey (De l’Olivier, 29 septembre). Le 5 juin 1985, Gwendolyn Ann Turnbough meurt sous les coups de son ex-mari, Joel.

Plus de 30 ans après ce féminicide, sa fille, Natasha Trethewey, entreprend de redonner voix et liberté à celle qui lui a donné la vie.

Dans ce récit viscéral et lumineux, l’écrivaine entremêle la trajectoire des femmes de sa famille à celle de l’Amérique pour mieux exposer les conséquences du racisme et de la violence domestique.

Et d’un seul bras, la sœur balaie la maison, de Cherie Jones (Calmann-Lévy, 29 septembre). Lorsque le mari violent de Lala tue par accident un homme lors d’un cambriolage, les femmes victimes de sa violence devront apprendre à se reconstruire.

Derrière les paysages paradisiaques de la Barbade, Cherie Jones exhume les blessures, les craintes et les deuils qui unissent les femmes à travers les générations, en dépit des différences de classe et de culture, en dépit des apparences.

La danse de l’eau, de Ta-Nehisi Coates (Fayard, 29 septembre). Né les fers aux pieds en Virginie, le jeune esclave Hiram Walker n’a plus aucun souvenir de sa mère, vendue lorsqu’il n’était qu’un enfant. D’elle, il ne conserve qu’un mystérieux pouvoir qui le sauvera de la noyade.

Dans cette rencontre fortuite avec la mort, le jeune homme trouve l’impulsion nécessaire pour fuir sa condition et se joindre à la guerre clandestine opposant maîtres et esclaves.

L’essayiste Ta-Nehisi Coates (Le grand combat, Une colère noire) offre un premier roman à la lisière du documentaire et du réalisme magique pour mieux exposer les mensonges et les illusions dont se nourrit l’Amérique. Envoûtant et introspectif.

Les visionnaires

Noopiming. Remède pour guérir de la blancheur, de Leanne Betasamosake Simpson (Mémoire d’encrier, 15 septembre). « Face au colonialisme, les Autochtones doivent continuellement se fabriquer un “chez-soi” et y retrouver un sentiment d’appartenance. Pour certains d’entre nous, ce ne sont que des aperçus, des moments furtifs. Parfois, il n’y en a que des fragments. »

C’est parmi ces lambeaux, unissant les siens à la nature, au vivant, aux esprits et à la communauté, que Leanne Betasamosake Simpson bâtit son acte de résistance.

L’autrice anichinabée se réapproprie le souffle narratif et poétique de ses ancêtres pour imaginer une galerie de personnages sublimes, déconstruisant page après page les genres, les cases et les normes imposés par les mythes coloniaux.

Ta gueule, t’es belle, de Téa Mutonji (Tête première, 21 septembre). L’écrivaine canadienne d’origine congolaise Téa Mutonji fait exploser les frontières de la forme romanesque dans ce premier livre qui bouscule les concepts de la féminité et de l’identité. Composé sous la forme de micronouvelles, Ta gueule, t’es belle est profondément ancré dans le contexte politique et social contemporain.

À travers des récits d’exil, de deuil, de lignée et de désespoir, l’autrice expose la fragilité de la frontière entre désir et choix, déconstruisant les contraintes qui limitent la liberté de toutes celles qui doivent exister à la marge.

Les attendus

Poussière dans le vent, de Leonardo Padura (Métailié, 29 septembre). Ils ont vingt ans. Elle arrive de New York, et lui de Cuba. C’est l’amour fou. Une photographie, prise dans le jardin de la mère du jeune homme en 1990, sera le point de départ d’une enquête sur la vie de huit amis soudés depuis l’adolescence, sur leurs liens bouleversés par les transformations du monde et la chute du bloc soviétique.

L’écrivain cubain Leonardo Padura met son patriotisme, son érudition et sa maîtrise du suspense au service de personnages grandioses portés par le souffle de l’exil et de la nostalgie.

Temps sauvage, de Mario Vargas Llosa (Gallimard, 20 octobre). Les conséquences tragiques de la guerre froide sont également au cœur du nouveau roman de Mario Vargas Llosa. L’auteur péruvien revient sur un épisode méconnu de l’histoire politique du XX siècle : le coup d’État organisé par les États-Unis au Guatemala, en 1954, pour renverser le président Jacobo Arbenz et mettre fin à sa réforme agraire.

Sa plume captivante et mélancolique transforme ce qui ne pourrait être qu’une leçon d’histoire en fresque épique.

 

De l’ambition à revendre

Les épouses de la faim. Tome 1 : « Rosa Divina », de Paul Anderson (Marchand de feuilles, 13 septembre). Elle est l’une des figures les plus fascinantes du monde littéraire, et pourtant, peu connaissent Juana Inés de la Cruz, poète, philosophe et compositrice baroque née au Mexique en 1648. Après son entrée au couvent, elle publiera, avec l’aide de la vice-reine d’Espagne, des poèmes d’amour et des essais théologiques subversifs qui lui attireront les foudres de l’Inquisition. Hanté par cette ardente défenseuse des droits des femmes, le romancier canadien Paul Anderson a mis 12 ans à retracer son parcours, à excaver ses secrets et à coucher son histoire sur papier, dans un premier roman érudit de plus d’un millier de pages révélateur de l’évolution des courants philosophiques et féministes du XXe siècle.



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