Affaires étrangères

Photo: Adil Boukind Le Devoir

Que fait un écrivain enfermé entre les murs d’une cellule de prison ? Il lit, il écrit, il regarde un bout de ciel. Et c’est ce qu’a fait le Turc Ahmet Altan pendant les quatre années et sept mois où il a été incarcéré dans la foulée du putsch manqué de juillet 2016, condamné à la perpétuité, tenez-vous bien, pour avoir envoyé des « messages subliminaux » lors d’une émission télévisée.

Voilà la genèse de Madame Hayat (Actes Sud, 2 septembre), histoire d’amour initiatique entre un étudiant en lettres désargenté et une femme beaucoup plus âgée. Une ode à la liberté sous toutes ses formes.

À surveiller aussi, Le chat, le général et la corneille, troisième titre traduit en français de Nino Haratischwili (Belfond, 29 septembre). Romancière de langue allemande née à Tbilissi, en Géorgie, mais installée depuis l’âge de vingt ans en Allemagne, elle y croise les destins de trois êtres qui, des montagnes de la Tchétchénie à Berlin, en passant par Marrakech, Venise et Tbilissi, seront entraînés malgré eux dans le tourbillon d’une histoire qui les dépasse.

Avec Shuggie Bain (Globe, en librairie), son premier livre — lauréat du prestigieux Booker Prize 2020 —, campé dans le Glasgow des années 1980 sous le règne de fer de Margaret Thatcher, l’Écossais Douglas Stuart raconte les hauts et les bas d’un enfant vivant auprès de sa mère alcoolique dans un quartier délabré de la ville où règnent chômage et pauvreté.

Née de parents sourds qui combattent leur isolement par une relation passionnée et tumultueuse, Claudia Durastanti raconte, dans L’étrangère (Buchet-Chastel, fin septembre), une enfance à part, ballottée entre l’Italie rurale de la Basilicate et le Brooklyn des années 1980, avec le sentiment d’être une étrangère. « Ce roman est une illumination, une bouée de sauvetage jetée dans les eaux sombres de la mémoire et de l’imagination », selon Ocean Vuong, auteur d’Un bref instant de splendeur.

Avec son deuxième roman, Les enfants de la Volga (Noir sur blanc, fin septembre), un portrait de la communauté des Allemands de la Volga dans les années 1920, la romancière russe Gouzel Iakhina (Zouleikha ouvre les yeux, 2017) a connu un immense succès en Russie en 2015. Une histoire d’amour tragique dans laquelle un homme, après la mort de la mère de sa fille, s’éloigne du monde et perd l’usage de la parole. Tout en élevant l’enfant, il écrira des contes qui, de manière étrange et parfois tragique, s’incarneront dans la réalité.

Quelque part en Laponie orientale, une femme, comme chaque année en juin, n’a que trois nuits pour réussir à pêcher le seul et unique brochet de l’étang du Pieu, et elle devra pour ce faire convoquer les forces surnaturelles des marais. Livre trempé d’humour et de folie, dit-on, La pêche au petit brochet est le premier roman du Finlandais Juhani Karila (La Peuplade, 14 septembre), lauréat de plusieurs prix dans son pays et dont l’écriture a été comparée à celle d’Arto Paasilinna.

Premier des quatre romans de l’Allemande Lucy Fricke à être traduit en français, Les occasions manquées (Le Quartanier, en librairie) raconte le périple de la route de deux héroïnes de quarante ans « soudées par les confidences et l’alcool », alors qu’elles doivent conduire le père de l’une d’elles dans une clinique d’aide au suicide en Suisse. Une « odyssée burlesque » qui fait déjà coup double: il figure dans les premières sélections du Médicis étranger et du Femina étranger, deux des prix littéraires les plus importants en France.

 

Une voix féministe de la Suède

De l’autre côté de la mer Baltique, dans La femme ourse (Buchet-Chastel, septembre), morceau exemplaire de narrative non-fiction mêlant récit romanesque, enquête et essai littéraire qui interroge les tensions entre maternité et création, la Suédoise Karolina Ramqvist se glisse dans la peau d’une Française du XVIe, Marguerite de La Rocque de Roberval, abandonnée sur une île déserte de l’Atlantique nord dans les années 1540 par Jean-François de La Rocque de Roberval (celui-là même qui avait été nommé vice-roi du Canada par François Ier).

Une histoire racontée dans L’Heptaméron de Marguerite de Navarre. Romancière, essayiste, journaliste, Karolina Ramqvist est l’une des voix féministes les plus importantes de la Suède. L’Italien Paolo Cognetti, auteur des Huit montagnes (Stock, prix Médicis étranger 2017), revient avec La félicité du loup (Stock, 13 octobre), l’histoire d’une rencontre amoureuse en altitude entre un homme et une femme dans la petite station de ski de Fontana Fredda, au cœur du val d’Aoste.

Côté italien, toujours, on attend la suite de M, l’enfant du siècle (Les Arènes, 2020, couronné par le prix Strega 2019 en Italie, l’équivalent du Goncourt), deuxième tome de la monumentale trilogie romanesque qu’Antonio Scurati, 52 ans et professeur de littérature à l’Université de Milan, consacre à la figure du « Duce », Benito Mussolini, fondateur du Parti national fasciste, qui a dirigé d’une main de fer la péninsule italienne de 1922 à 1943. M, l’homme de la providence (Les Arènes, 30 septembre), qui couvre cette fois les années 1925 à 1932, raconte notamment la mise en place d’une mécanique fasciste tentaculaire et la reconquête des colonies libyennes.

Le Prix Nobel de littérature 2017, le Britannique d’origine japonaise Kazuo Ishiguro (Les vestiges du jour), signe Klara et le soleil (Gallimard, en librairie), six ans après son dernier roman, teinté de fantasy médiévale, Le géant enfoui. La Klara du titre est un robot intelligent censé tenir compagnie aux enfants. Posée dans la vitrine du magasin où elle est mise en vente, elle espère qu’un humain viendra la choisir, mais elle pourrait bientôt déchanter…

En 2014, à Belfast, en Irlande du Nord, avant les grands bûchers traditionnellement élevés à l’occasion du défilé du 12 juillet, fête des orangistes protestants, de gigantesques feux illuminent la ville en toute illégalité, ravivant le spectre des Troubles. Dans Les lanceurs de feu (Sabine Wespieser, octobre), son deuxième roman, Jan Carson décrit avec réalisme une Belfast populaire et déchirée et le quotidien de deux pères de famille, tous deux rongés par l’angoisse et leur impuissance face à la violence qui embrase la ville, révélant au passage la fragilité de la paix en Irlande du Nord près de vingt ans après les accords du Vendredi saint.

Livre monstre à cinq têtes


 

Avec Le grand rire des hommes assis au bord du monde (Seuil), premier roman aussi ambitieux que tentaculaire (1200 pages, cinq volumes dans un coffret), Philipp Weiss, né en 1982 à Vienne, en Autriche, a voulu, dit-il, « écrire un roman qui échappe aux frontières » — et au résumé, pourrait-on ajouter. Il y évoque, à travers cinq histoires personnelles, l’évolution de l’humanité jusqu’à l’ère de l’anthropocène.

Il y a d’abord l’autobiographie, sous la forme d’une encyclopédie, de Paulette Blanchard, une femme qui sera l’une des premières Européennes à entrer au Japon à la fin du XIXe siècle.

Puis le récit intimiste d’un jeune homme éperdu d’amour surpris
à Tokyo par le tremblement de terre de 2011. Les carnets de notes foisonnants d’une scientifique qui assiste à la remise en question de la théorie de l’évolution.

Les enregistrements d’un petit garçon japonais, survivant du tsunami de Fukushima, qui s’adresse à son dictaphone pour conjurer la peur.

Et enfin, un vrai de vrai manga dont l’héroïne résiste à l’abolition de la réalité et de son corps dans un Tokyo virtualisé…



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