Des essais pour plonger dans un Québec pluriel et fécond

Photo: Adil Boukind Le Devoir

La biographie tant attendue Guy Rocher, tome 2 (1964-2020), écrite par le journaliste Pierre Duchesne (Québec Amérique, 2 novembre), constitue un événement. Rocher, sociologue nonagénaire, artisan de la Révolution tranquille, reste d’actualité. Ces dernières années, il s’est prononcé avec éclat pour la laïcité de l’État québécois et pour la promotion accrue du français. Sa vie intellectuelle dynamique reflète notre évolution collective.

Cette évolution n’échappe pas à la mésentente, comme en témoigne Pays barbare, de Jérémie McEwen (Varia, 25 septembre). Le fils du peintre québécois Jean McEwen (1923-1999), aux tableaux abstraits novateurs, critique le conformisme social paternel. À l’opposé de l’artiste qu’il admire malgré tout, il a choisi l’engagement. L’auteur milite pour l’indépendance du Québec en 1995, contre les droits de scolarité en 2012. Le conservatisme caquiste lui rappelle le manque de courage de son géniteur chéri…

Comme Jérémie McEwen, issu de l’union d’un Québécois et d’une immigrée de souche lettone, la politologue Sarah Martinez jette un regard neuf sur la question identitaire et multiculturelle. Dans Un étranger de l’intérieur, entretiens avec Frantz Voltaire (Somme toute, 13 octobre), elle fait connaître le militant culturel né en Haïti en 1948, emprisonné au Chili après le coup d’État de 1973, puis installé à Montréal, où il dirige un centre de documentation sur les Antilles et l’héritage africain.

 

De son côté, Rachida Azdouz, née à Casablanca et aujourd’hui psychologue spécialisée en relations interculturelles à l’Université de Montréal, lève le voile, dans Panser le passé, penser l’avenir (Édito, 22 septembre), sur les dissensions internes des progressistes. Avec comme sous-titre Racisme et antiracismes, son livre montre que les grands idéaux souffrent souvent des controverses sur les solutions et des guerres d’ego.

Quant à Auassat. À la recherche des enfants disparus, d’Anne Panasuk (Édito, 29 septembre), cet essai de l’ex-journaliste de la télévision de Radio-Canada, qui avait commencé sa carrière comme anthropologue auprès des Innus de la Basse-Côte-Nord, révèle qu’au début des années 1970 des enfants autochtones (auassat, « les enfants » en innu) ont été hospitalisés sans leurs parents : certains, déclarés morts, ont été adoptés, d’autres ont perdu la vie sans que leurs familles l’aient su.

Cette tragédie trouve un prolongement symbolique dans l’ouvrage collectif dirigé par les jeunes chercheurs Audrey Deveault et Michaël Lessard, La mort, questions de transmission, 2 tomes (M Éditeur, octobre). On y traite notamment de la mémoire occultée des filles autochtones disparues, parfois assassinées, qui se mêle aux fantômes de nos légendes, de la maladie d’Alzheimer, souvent plus terrible que la mort, de la laïcisation des rites funéraires, signe de l’évolution culturelle…

Comment ne pas associer l’expérience du deuil à une réflexion sur l’inconscient ? Cette dernière, le philosophe Alain Deneault la fait, dans L’économie psychique (Lux, 9 septembre 2021), en analysant la récupération de l’instinct par les forces étrangères des sciences économiques, du marketing et du management. L’essai montrerait, selon l’éditeur, que « l’ancienne personnalité qui se sentait perpétuellement en dette envers la société a cédé sa place à un individu qui tend à croire que tout lui est dû ».

Dans une perspective qu’un grand nombre jugerait plus concrète, le journaliste Gérald Fillion et l’économiste François Delorme publient Quelle planète pour nos enfants ? Vers une économie juste et durable (Édito, 17 novembre). Ils y expliquent l’urgence, pour préparer l’avenir, de concilier le remède à la crise climatique et le remède aux inégalités économiques. Par exemple, l’électrification plus poussée des transports pourrait protéger la nature tout en enrichissant une société d’État : Hydro-Québec.

De leur côté, les chercheurs  Frédéric Legault, Alain Savard et Arnaud Theurillat-Cloutier, beaucoup plus audacieux, proposent Pour une écologie du 99 % (Écosociété, 21 septembre). Ils y préconisent, en opposition au consensus « vert pâle » des capitalistes éclairés, une révolution verte vive, pourrait-on dire, qui viserait l’ensemble de la population, au lieu des seuls ultrariches. Pour atteindre cet objectif, ils soutiennent qu’il y a « 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme » !

Pour qui ne verrait là qu’un utopisme délirant, les historiennes Marie Lavigne et Michèle Stanton-Jean donnent une leçon de patience, dans Joséphine Marchand et Raoul Dandurand. Amour, politique et féminisme (Boréal, 28 septembre). Issus du Québec traditionnel, élitiste et catholique, Joséphine Marchand (1861-1925) et son mari Raoul Dandurand (1861-1942) se sont préoccupés du lent progrès d’une société majoritairement pauvre, peu instruite et dominée par l’Europe colonisatrice.

Créatrice de l’Œuvre des livres gratuits, Joséphine se bat pour la scolarisation des femmes. Défenseur de l’autonomie du Canada par rapport à l’Empire britannique, Raoul devient le père de la diplomatie canadienne. L’éditeur ose affirmer : « Joséphine a été aussi diplomate que Raoul a été féministe. » Leur étonnant progressisme dans un Québec au conservatisme envahissant n’est pas sans annoncer l’éclectisme curieux, baroque que l’on trouvera chez certains écrivains québécois à partir des années 1960.

André Major (né en 1942) sera l’un de ceux-là. Les historiens de la littérature Michel Biron et François Dumont font ressortir le phénomène dans des entretiens entre eux et avec l’écrivain sous le titre André Major (Boréal, 14 septembre). Le livre montre que Major, pourtant l’un des cofondateurs de Parti pris, n’a pas hésité à se rapprocher d’écrivains d’une sensibilité très différente, voire antagoniste par rapport à la revue progressiste, comme Lionel Groulx et Félix-Antoine Savard.

C’est comme si le Québec restait viscéralement incapable de se défaire d’une profonde dualité intérieure qui, pour certains, le tue, et, pour d’autres, lui donne une irremplaçable beauté tragique.



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