Des essais étrangers pour penser demain

Adil Boukind Le Devoir

Lorsqu’on lui demande s’il s’agit du bon moment pour s’adresser directement à la jeune génération, l’essayiste anglophone Naomi Klein, qui a vécu en Ontario, enseigné aux États-Unis et en Grande-Bretagne, répond que c’est Greta Thunberg qui lui en a donné l’inspiration en l’émou-vant jusqu’au tréfonds d’elle-même. En apprenant, dès l’âge de 11 ans, les conséquences terribles du réchauffement climatique, la future militante suédoise a arrêté de manger, de parler, ne comprenant pas l’apathie du monde.

Au lieu d’imputer cette violente réaction de Greta à l’autisme de la jeune fille pour mieux la dénigrer, comme l’ont fait Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Michel Onfray et Luc Ferry, Naomi Klein, avec l’écrivaine américaine Rebecca Stefoff, publie Comment tout peut changer. Outils à l’usage de la jeunesse mobilisée pour la justice climatique et sociale (Lux, 16 septembre). Le livre résumerait la voix sonore de la planète : ouragans, fonte des glaciers, feux de forêt, Terre bientôt inhabitable…

L’économiste française Pauline Grosjean poursuit, à sa manière, sur cette lancée mobilisatrice dans Patriarcapitalisme. En finir avec les inégalités femmes / hommes (Seuil, octobre). À la fin des années 1980, souligne-t-elle, les femmes n’interrompent souvent plus leur carrière pour s’occuper de leur famille. Malgré ce changement radical, elles restent en général cantonnées dans des professions moins rémunérées que celles qu’exercent les hommes.

L’intellectuelle espère que le mouvement #MeToo et la dénonciation de la charge des femmes à la maison réussiront à ébranler le capitalisme patriarcal.

Mais le changement profond du capitalisme tout court reste ardu. La première ministre Margaret Thatcher (1925-2013), au Royaume-Uni, n’a malheureusement pas laissé deviner qu’une femme pourrait être meilleure qu’un homme pour assouplir un système économique inflexible qui semble insensible à la complémentarité du féminin et du masculin.

Quant à Thomas Piketty, économiste français lui aussi, il traite, dans Une brève histoire de l’égalité (Seuil, octobre), de ce capitalisme dont l’humanisation sur la route tortueuse de la justice sociale s’est faite au prix de luttes et de révoltes, y compris bien sûr l’apport des revendications féminines. L’éditeur précise : « Il ne s’agit certes pas d’une histoire paisible, et encore moins linéaire. » Des crises (financières, politiques, sanitaires, etc.) la traversent et elle n’évite nullement les retours en arrière.

L’histoire universelle

Même la servitude, ce contraire le plus flagrant de l’égalité, hante l’histoire universelle. L’historien Olivier Grenouilleau, spécialiste issu lui aussi de l’Hexagone, se demande, dans Christianisme et esclavage (Gallimard, octobre), pourquoi les Églises ont tant tardé à exiger l’abolition de ce fléau au nom de la dignité humaine. Elles s’en sont longtemps accommodées, en le condamnant comme une honte plutôt que comme un crime moralement inexcusable.

L’explication se dégagerait du livre. Les chrétiens n’ont pu trouver dans les Écritures juives (l’Ancien Testament), pas plus que dans leurs propres Écritures (le Nouveau Testament), de condamnation explicite de ce système, même s’il répugnait à la sensibilité biblique. Malgré plusieurs condamnations de l’esclavage par les papes au cours des siècles, il a fallu attendre 1965, à la fin du concile Vatican II, pour que l’Église catholique le juge, sans détour, incompatible avec la dignité humaine.

Une façon de voir les choses

C’est aussi à une façon inédite, mais beaucoup plus actuelle, de voir les choses que tente de nous initier le paléoanthropologue français Pascal Picq dans Crise, et si c’était notre chance ? (L’Aube, 13 octobre). Dans ce dialogue avec Denis Lafay, conseiller éditorial, l’exégète de Darwin voit la crise mondiale provoquée par la COVID-19 comme un progrès organisationnel et sanitaire (télétravail, vaccin, etc.), à la manière de l’adaptation biologique des espèces.

Son interlocuteur, Lafay, explique : « L’enjeu à l’échelle de l’humanité est de déployer une nouvelle politique de civilisation, et celle-ci ne peut être imaginée qu’à partir, qu’avec, qu’au profit de la diversité. » Cette politique combattrait donc la hiérarchie des cultures, des communautés, des individus. Picq conclut : « Voilà la grande leçon anthropologique de la crise pandémique planétaire. »

Une telle célébration de la diversité fait de l’autisme de Greta Thunberg une intuition magique, un avertissement salutaire qui annonce que la crise climatique risque de résumer et de conclure dans la fatalité toutes les autres crises et toutes les injustices de l’humanité.



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