Désapprendre à lire

Dans son deuxième roman, l’autrice Clara Dupuis-Morency tente d’abolir les frontières entre les sciences humaines et la science fondamentale.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans son deuxième roman, l’autrice Clara Dupuis-Morency tente d’abolir les frontières entre les sciences humaines et la science fondamentale.

Tout lecteur qui osera se frotter à Sadie X, « roman de désapprentissage » campé dans le monde de la science, de Clara Dupuis-Morency (Mère d’invention, Triptyque), vous dira qu’il y trouvera une lecture exigeante, une syntaxe proustienne à donner le vertige et un personnage qui ne se laisse pas apprivoiser facilement. Surtout s’il n’a aucun bagage scientifique.

« Je le prends comme un compliment ! », lance en riant l’autrice, jointe au téléphone. « Moi-même, je ne connaissais rien aux sciences, j’étais complètement imperméable aux mathématiques. Quand je suis tombée là-dedans, j’ai été tellement fascinée que, lorsque j’arrivais dans un filon, je ne pouvais pas freiner. J’étais sur un mode obsessionnel. »

Puis sont arrivés la pandémie et son lot de propos scientifiques, des plus rigoureux aux plus farfelus, voire dangereux. La romancière a alors constaté à quel point les frontières étaient fermées entre les sciences humaines et la science fondamentale.

« Dès l’école, ensuite au cégep, on sépare ces sujets-là ; on se ferme à tout un rapport au monde quand on vient du côté de l’humanité. Pourtant, tout ça est lié. Autant les scientifiques ont besoin de nous, littéraires et philosophes, pour mieux exprimer la science, mettre en ordre leurs idées, autant les littéraires et les gens de sciences humaines ont besoin des scientifiques pour comprendre tout un pan important de la réalité. »

Dans Sadie X, Clara Dupuis-Morency explore la potentielle porosité entre ces deux mondes à travers le parcours d’une ex-étudiante en philosophie qui s’est tournée vers la science après avoir rencontré le professeur Régnier il y a une vingtaine d’années. Ayant quitté Montréal, Sadie vit à Marseille avec Régnier ; ensemble, ils étudient les virus. Le soir, elle tente de retrouver un équilibre entre la vie parasitaire et la vie réelle en fumant de la marijuana devant le Scum, le bar de Veronica, en compagnie d’une amie DJ, Molly.

« Sadie est une drôle de bibitte, reconnaît l’autrice. Le sujet du livre, c’était de réfléchir à ce que c’est que ne pas être un bon sujet, un bon moi, un moi qui n’arrive pas complètement à être un moi dans le monde. J’essayais de comprendre qu’elle était la nature d’un parasite. En fait, un parasite, c’est quelqu’un qui vit en association, pas juste à l’intérieur des limites de son moi, qui a besoin des autres pour vivre. »

Lecteur cobaye

 

Lorsqu’elle n’observe pas la vie au microscope, coupée du monde, Sadie replonge dans la littérature. Or, la vie parasitaire envahit son regard et « lui désapprend à lire ». Tandis qu’elle se lance dans une explication neurologique de la lecture, le lecteur craint lui-même de perdre la faculté de lire, comme si sa lecture était parasitée. Comme si la lecture devenait pour lui une expérience scientifique ou qu’il était lui-même l’objet de cette expérience.

« Comme lectrice, ce qui m’intéresse d’abord, c’est quand un livre me demande autre chose que ce que j’ai au départ, au point de douter si j’ai ce qu’il faut pour le lire, pas seulement en matière de connaissances, mais aussi d’expérience de lecture. C’est sûr qu’un livre qui me déstabilise va me demander plus de travail, mais avec Sadie X, je pense qu’à un moment donné il a fallu que je me réconcilie avec le fait d’écrire des livres intelligents. Je pense qu’on est rendu là, dans un monde où c’est correct d’être intelligent. »

Se défendant d’avoir voulu donner un cours sur les virus, Clara Dupuis-Morency ne se formalise guère du fait que le lecteur puisse décrocher lors des passages scientifiques, se sentir largué devant l’avalanche de détails. « Le livre n’est pas là pour ça. Il est là pour nous montrer ce que c’est que vivre dans sa tête. Dans la tête de Sadie, il y a beaucoup de connaissances, d’informations, de structures ; il fallait mettre tout ça en place dans le livre afin que tout se défasse plus tard. Je dirais que la lecture du roman devient une expérience immersive dans la boîte crânienne de Sadie. »

Pour créer cette expérience, l’autrice affirme avoir vécu dans une espèce de mode maniaque. Alors qu’elle avait eu de la difficulté à laisser aller Mère d’invention, son premier roman, c’est non sans soulagement qu’elle a quitté Sadie X.

« Ça fait des mois que je ne fais plus rien ! Il y a quelque chose qui s’est terminé pour moi. L’image finale que j’ai eue, c’était la tête de mort, la vanité. J’ai vraiment ressenti un relâchement, que je pouvais faire autre chose après. En ce moment, j’ai le désir d’écrire quelque chose qui ne soit pas dans le contrôle. J’ai eu l’impression d’écrire Sadie X les mains fermées, dans une crispation extrême. J’ai vraiment envie de voir ce que serait un livre qui vit dans le fluide, ce que serait une écriture de la fluidité, du débordement, de la crue. J’aspire au mou », conclut-elle avec calme.

 

Sadie X 

Clara Dupuis-Morency, Héliotrope, Montréal, 2021, 284 pages

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