Et si on commençait par Ève pour repenser la masculinisation?

Alors qu’on a longtemps laissé entendre que l’usage du masculin générique simplifiait la grammaire, les auteurs démontrent qu’au contraire, il complique la tâche pour le cerveau.
Photo: Getty Images / iStockphoto Alors qu’on a longtemps laissé entendre que l’usage du masculin générique simplifiait la grammaire, les auteurs démontrent qu’au contraire, il complique la tâche pour le cerveau.

Dans la novlangue du roman 1984, de George Orwell, le mot « liberté » n’existe pas. Et dans le dictionnaire français, le mot « autrice », comme d’ailleurs la « professeuse », la « mairesse », la « poétesse », la « médecine » et la « philosophesse », a disparu autour du XVIIe siècle, sous la gouverne de l’Académie française.

C’est l’exemple que prennent les auteurs de l’essai, Le cerveau pense-t-il au masculin ?, qui paraît aux très sérieuses éditions Le Robert, pour démontrer l’effet de la vague de masculinisation qui a déferlé sur la langue française, et aussi sur d’autres langues à partir du XVIIe siècle, et les conséquences qu’elle a sur la pensée aujourd’hui.

De l’éternel « le masculin l’emporte sur le féminin », à l’habitude que l’on a de placer le masculin en premier, comme dans les expressions « Adam et Ève », ou « mari et femme », la pensée en français fait dominer le masculin. Cet usage a des conséquences directes sur la façon dont on conçoit le monde, expliquent les auteurs, Pascal Gygax, Sandrine Zufferey et Ute Gabriel, qui sont respectivement psycholinguiste, linguiste et psychologue.

Complexe pour le cerveau

Alors qu’on a longtemps laissé entendre que l’usage du masculin générique simplifiait la grammaire, les auteurs démontrent qu’au contraire, il complique la tâche pour le cerveau. Comme les locuteurs de la novlangue de George Orwell ont du mal à concevoir une liberté qui n’est pas nommée dans leur langue, les locuteurs du français conçoivent plus difficilement un féminin qui n’est pas explicite dans leur langue. Pour illustrer l’effort que doit faire le cerveau pour s’adapter au masculin générique, on y propose quelques exemples, comme celui-ci : « Les musiciens sortirent de la cafétéria. À cause du temps nuageux, une des femmes avait un parapluie. »

« En s’appuyant sur des méthodes de psychologie expérimentale, beaucoup d’études ont démontré que l’interprétation spécifique du masculin était dominante et spontanément activée », concluent les auteurs.

 

Pour y remédier, on propose aujourd’hui l’usage des doublets, « les musiciennes et les musiciens », ou la forme contractée, comme dans écrivain.es, écrivain(e)s, écrivainEs, ou encore, comme cela se fait en Suisse francophone, avec le x qui signifie la non-binarité, comme dans écrivain.e.x.s. Encore une fois, cette approche qui veut que « le masculin l’emporte », d’un point de vue grammatical, est relativement récente dans la grammaire. Jusqu’au XVIIe siècle, l’accord dit de proximité permettait que le participe passé s’accorde avec le substantif le plus près, comme dans « Les garçons et les filles se sont promenées ». Cet accord, utilisé dans le livre, est d’ailleurs mentionné dans le « célèbre Bon usage de Maurice Grevisse et André Goosse, même s’il est considéré comme une tendance très ancienne ».

Le retour du they singulier

La masculinisation abusive de la langue n’est pas seulement le fait du français. « En anglais, au XIXe siècle, quelque chose de similaire se passe, tant aux États-Unis qu’en Angleterre. Jusque-là, lorsqu’on ne connaissait pas le genre d’une personne, on utilisait le pronom they, avec une valeur de singulier », raconte Pascal Gygax.

« Les grammairiens du XIXe siècle avaient décidé de le supprimer en prétextant que c’était trop compliqué d’utiliser they au pluriel et au singulier, dit-il. Mais le fait d’utiliser un he générique est très androcentré, à la limite misogyne. On souhaite asseoir dans la langue le fait que le mâle est supérieur à la femelle », dit-il.

Après avoir été éclipsé durant deux siècles par le he générique, le they revient en force en anglais, mentionne Pascal Gygax en entrevue. « C’est revenu avec une force incroyable, sans qu’on ait besoin d’insister. »

Le groupe de chercheurs dont cet auteur fait partie a travaillé avec un consortium de onze laboratoires. « Il y avait huit langues pour lesquelles le masculin avait une valeur générique qu’on dit être neutre », dit-il. Et les locuteurs de chaque langue tentent de résoudre le problème à leur façon.

Pour résoudre le problème du masculin générique, la Norvège s’est livrée dans les années 1980 à un exercice singulier. On a complètement supprimé le féminin de la langue, de façon à faire en sorte que le masculin perde son ambiguïté et devienne automatiquement générique. « C’est assez violent » comme approche, souligne Pascal Gygax. Il s’agit en effet, encore une fois, de faire disparaître un vocabulaire de référence.

En 1997, déjà, la linguiste québécoise Céline Labrosse proposait un accord neutre pour les participes passés en z ou en ez, « comme dans nous sommes venuz, nous sommes arrivez ».

En Suède, dans Kivi & Monsterhund, un livre pour enfants publié en 2012 et illustré par Bettina Johansson, Jesper Lundqvist met en scène un personnage androgyne qui s’appelle Kivi. Pour désigner ce personnage, les auteurs ont utilisé le pronom hen, qui s’ajoute à hon, qui en suédois signifie le féminin elle, et à han, qui signifie le masculin il. Ce terme est aujourd’hui de plus en plus utilisé en Suède, et le Conseil de la langue suédoise le recommande désormais comme troisième pronom, neutre.

Le cerveau pense-t-il au masculin?

Pascal Gygax, Sandrine Zufferey, Ute Gabriel, Le Robert, coll. « Temps de parole », Paris, 2021, 176 pages



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