La fiction climatique plus vraie que nature

Si le scénario du pire dépeint par le GIEC vous laisse de glace, la fiction climatique, elle, en profite pour faire de nouveaux adeptes.
Photo: Josh Edelson Agence France-Presse Si le scénario du pire dépeint par le GIEC vous laisse de glace, la fiction climatique, elle, en profite pour faire de nouveaux adeptes.

Si le scénario du pire dépeint dans le plus récent compte rendu climatique du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) vous laisse de glace, la fiction climatique, elle, en profite pour faire de nouveaux adeptes. Quoi de plus naturel, en attendant de voir ce que sera la Terre avec un réchauffement de trois degrés, que de réfléchir à la question ?

Devoir d’« écolittératie »

Ce n’est pas d’aujourd’hui que la fiction aide à vulgariser la réalité. La course américaine vers l’espace dans les années 1960 n’aurait pas suscité le même engouement sans des fictions à la Star Trek qui projetaient dans les étoiles des millions d’Américains. Imaginer les succès et les échecs à venir de la lutte climatique à travers la fiction permet de mieux comprendre l’importance de ce courant.

Pas toujours besoin de carrément verser dans la science-fiction. La professeure montréalaise et essayiste bien connue Martine Delvaux propose dans Pompières et pyromanes une œuvre automnale qui imagine à sa façon ce à quoi ressemblera la réalité d’un climat changeant dont hérite ces jours-ci une nouvelle génération de jeunes adultes et sur qui repose l’odieux de corriger les excès de ses aïeux.

Sorte de prolongement du Monde est à toi, paru en 2017 chez Héliotrope, Pompières et pyromanes se veut une deuxième lettre que l’autrice écrit à sa fille, aujourd’hui âgée de 18 ans. « C’est un peu sa suite, mais disons que c’est dans un tout autre état d’esprit en raison de la question de la crise climatique », dit-elle. Mme Delvaux sent bien autour d’elle l’écoanxiété ambiante et propose une réflexion en casse-tête sur les défis à venir.

Le titre du livre joue sur des mots qui ont déjà été utilisés pour qualifier l’autrice, « pompière pyromane », dont elle s’affranchit, manifestement. « Il faut savoir allumer des feux quand c’est le temps et savoir les éteindre à d’autres moments », dit-elle en entrevue au Devoir.

Face à l’avenir incertain où grandira sa fille, elle se veut rassurante et cite F. Scott Fitzgerald : les gens intelligents sont capables de penser à deux choses opposées en même temps et de continuer d’être fonctionnels. La planète est en feu et on ne sait pas trop de quoi elle aura l’air en 2050, mais le moment présent continue d’être important.

Alors, comment apaiser cet état d’écoanxiété qui, semble-t-il, affecterait davantage les jeunes adultes ? Faire comme certains scientifiques qui recourent à des formes d’écriture très créatives — la fiction, sans doute, mais même la poésie — pour aider à mieux comprendre les enjeux scientifiques, croit Mme Delvaux.

« La fiction peut aussi jouer un rôle comme celui-là. Elle peut aider à améliorer l’“écolittératie” », soit la compréhension qu’on a de l’environnement et du climat, ajoute celle qui rêve mais hésite encore à replonger dans la fiction pure. Comme elle amorce trois chapitres de Pompières et pyromanes en se questionnant sur quel genre de fiction elle écrirait, on soupçonne que ça s’en vient. Le climat, il va sans dire, y est propice.

Facteur humidex

L’ex-président des États-Unis Barack Obama est un adepte de fiction climatique. Il a fait du plus récent roman de Kim Stanley Robinson, The Ministry for the Future, une de ses lectures préférées de la dernière année. La plus récente œuvre de l’auteur de la populaire trilogie spatiale Mars la rouge (Presses de la cité) a reçu un accueil critique plutôt tiède lors de sa parution en octobre. Elle a droit à un second élan ces jours-ci.

L’histoire décolle sur les chapeaux de roue. Dans le style typique de cet auteur plus cérébral que sanguin, elle décrit dès son premier chapitre la mort brutale de quelque 20 millions de villageois indiens incapables de survivre à une vague de chaleur intense. À en croire Twitter, ce premier chapitre a produit son lot de cauchemars et d’angoisse climatique au sein de ses premiers lecteurs. C’était l’intention de l’auteur : susciter une réaction auprès d’un lectorat qui subira probablement très peu les effets d’un climat plus chaud et son impact dans des pays où les ressources limitées pourraient rendre ce réchauffement autrement plus mortel.

La suite de l’histoire porte sur le ministère du Futur, une agence internationale représentant les intérêts des générations pas encore nées. Son rôle dans l’émergence de technologies pour sauver la planète mène vers un dénouement optimiste, quoique touffu. On tombe rapidement dans la politique monétaire et économique, et on retrouve là un Stanley Robinson pur jus.

Quant à parvenir à provoquer une détresse psychologique simplement en exagérant le facteur humidex si cher aux animateurs de Météomédia, c’est manifestement ce qui représente le climax de la « cli-fi »…

L’amour au temps des glaciers fondus

Parlant de climax, c’est là le titre du septième roman du Français Thomas B. Reverdy chez Flammarion. Après Il était une ville et L’hiver du mécontentement, campés dans leur crise économique ou politique bien distincte, Climax plonge le lecteur dans un monde en crise climatique. Les glaciers fondent à vue d’œil, les animaux meurent mystérieusement, et tout cela témoigne de l’impact « irrémédiable » de l’Homme sur son environnement.

« Au fond du fjord, sur les hauteurs des montagnes, le glacier a connu une sorte de glissement de terrain ou de tremblement de terre. Tout le monde sait déjà que la journée sera longue. Et ce n’est que la première », écrit Reverdy. Roman d’aventures sur fond de catastrophe anticipée, histoire d’amour crépusculaire, ou essai vaguement philosophique sur la lutte climatique (ou son absence) ? La forme est par moments incertaine.

Ce qui est sûr, c’est que la vie dans les villages côtiers du nord de la Norvège ne sera plus la même. Les pétrolières salivent à l’idée d’aller forer l’or noir qui dort au fond de l’océan Arctique. Les transporteurs maritimes ont hâte de court-circuiter leur livraison internationale en se faufilant dans le Grand Nord. Et face à tout ça, une génération de jeunes adultes menée par l’environnementaliste suédoise Greta Thunberg essaie de faire le pont entre les traditions et un nouveau monde de plus en plus incertain.

Voilà pour la grande histoire. Dans la plus petite, l’histoire au cœur de l’histoire qui compose les 336 pages de ce roman pas tout à fait postapocalyptique, on suit Noah et Anå, ingénieur géologue et jeune femme du pays, qui se retrouvent sous les auspices de Sigurd, la plateforme de forage qui porte le nom d’un héros viking d’une époque lointaine qui aurait, selon la légende, abattu un dragon à lui seul.

S’il existe une meilleure image pour illustrer la lutte climatique actuelle, on l’attend encore.

Pompières et pyromanes | ★★★ ​1/2 | Martine Delvaux, Héliotrope, Montréal, 2021, 136 pages. En librairie le 22 septembre. // The Ministry for the Future. A Novel. | ★★★ ​1/2 | Kim Stanley Robinson, Orbit, Londres, 2021, 576 pages /// Climax | ★★★ ​1/2 | Thomas B. Reverdy, Flammarion, Paris, 2021, 336 pages

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