Chez Elkahna Talbi, le sexe est politique

«Pomme Grenade», «c’est très intime comme recueil», selon l’autrice Elkahna Talbi.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Pomme Grenade», «c’est très intime comme recueil», selon l’autrice Elkahna Talbi.

Elkahna Talbi a sur son visage un sourire à mi-chemin entre l’appréhension et la fierté. Quelques minutes avant son arrivée au square Saint-Louis, pas loin de chez elle, la poète venait soudainement de se rendre compte de ce qu’une entrevue au sujet de son nouveau livre impliquerait : parler de son passé affectif, matière première de Pomme Grenade. « C’est très intime comme recueil », laisse-t-elle tomber, avant d’éclater de son grand rire solaire.

Très intime, oui, mais en même temps, pas strictement. C’est qu’il y a dans ces poèmes d’amour, de chair et d’identité le fruit (rouge) d’expériences qui appartiennent sans doute à beaucoup de femmes dites racisées, voire à bien des femmes ne correspondant tout simplement pas aux archétypes occidentaux de beauté (ce qui commence à faire pas mal de monde).

« Comment / quelque chose de si intime / à moi / mon sexe // comment peut-il être si politique ? » demande Elkahna à la page 93, une question à laquelle tout ce deuxième recueil tente de répondre.

Retour en arrière, au tout début de cette pandémie. « Comme j’avais un peu de temps, je me suis retapé toutes les comédies romantiques de ma jeunesse », raconte la comédienne vue récemment dans Survivre à ses enfants.

Comédies romantiques dans lesquelles la femme arabe est tout au plus un personnage mineur. Une réflexion sur les stéréotypes ayant façonné son imaginaire romantique et érotique s’amorce dès lors, puis trouve un bouleversant écho dans la récente série de Netflix Never Have I Ever, chronique dramatico-comique de l’adolescence d’une Américaine d’origine tamoule.

« Je reconnaissais mes anciennes histoires dans ses histoires d’amour à elle, dans son rapport à l’autre, et tout d’un coup, c’est comme si on me disait : toute la complexité de ce que tu as ressenti, de ce que tu vivais et qui n’était montré nulle part, tu n’es pas la seule à l’avoir vécue », se rappelle la jeune quarantenaire qui, dans Moi, figuier sous la neige, son premier recueil paru en 2018, décrivait avec autant de générosité que de précision les tiraillements nombreux d’une immigrante de deuxième génération, à cheval entre le Montréal de son quotidien et la Tunisie berbère de son foyer familial.

« Comme il / doit être doux / ce luxe / de se voir partout // pour ne pas avoir à écrire / sur soi », résume-t-elle aujourd’hui dans les pages de Pomme Grenade. Dans Mister Big ou la glorification des amours toxiques (Québec Amérique), India Desjardins purgeait son cerveau des représentations nocives que le petit écran y avait vissées. Mais Elkahna Talbi, elle, n’a même pas eu la chance de s’apercevoir dans le miroir — tout aussi délétère fût-il — offert par les quatre célibataires en goguette de Sex and the City.

« On y parvient quand même, à s’identifier à des personnages comme ceux-là, comme on parvient à s’identifier à notre société même si on n’est représenté nulle part, nuance-t-elle. On n’a pas le choix de trouver un moyen de s’identifier, sinon, le quotidien serait d’une violence inouïe. Ce serait d’une violence inouïe de se dire chaque jour qu’on n’appartient pas à cette société, quand tout ce que tu veux, c’est appartenir au groupe. Même quand il n’y a personne qui te ressemble, tu trouves quelqu’un qui te ressemble. Mais le jour où finalement tu as accès à des histoires qui montrent des gens comme toi, tu te rends compte que tu n’aurais pas dû avoir à chercher autant pour sentir que tu existes. »

Pour l’amour, désobéir

« Pomme Grenade, c’est moi / moi qui tente de désobéir / de libérer ce corps / pour goûter à l’amour, sans me trahir », annonce Elkahna Talbi dans le prologue de cet inventaire — romancé, jure-t-elle solennellement — de ses relations amoureuses.

Relations forcément infléchies par le poids d’une tradition valorisant d’épouser un homme de la même confession que la sienne. « Je ne sais pas jusqu’à quel point j’ai foncièrement désiré l’homme de chez moi ou si je l’ai rendu désirable parce que je suis une bonne élève et que je sentais que c’est ce qu’il fallait que je désire. »

L’autrice précise que ni sa mère ni son père ne lui ont jamais fait de sermon sur l’importance de marier un musulman, mais ajoute qu’elle a quand même très tôt senti l’emprise de ce qu’elle appelle avec beaucoup d’humour « le principe de l’entonnoir pour l’accouplement des filles de parents immigrants » : idéalement, épouser un homme de la même tribu, sinon du même village, sinon du même pays, sinon de la même région, sinon de la même religion, sinon de la même culture.

En dehors de toutes les questions d’origine et de culture, entrer en relation avec l’autre, c’est toujours entrer en contact avec un territoire étranger

 

Et si rien de tout ça n’est possible, surtout, ne pas rester célibataire. « Je l’ai compris très tôt que le sexe et le désir sont politiques », confie la volcanique artiste de spoken word connue sous le pseudo de Queen Ka. « Je l’ai compris en regardant la télé et en voyant que les gens qui s’aimaient n’étaient jamais comme moi. Mais je l’ai compris aussi parce que je viens d’une tribu berbère. Le fait que les gens se soient mariés entre eux, c’est un geste politique. Il ne fallait pas sortir de la tribu pour ne pas être assimilés. »

Entre le boy next door qui la confine à un rôle secondaire dans la comédie romantique de sa propre vie, les garçons maghrébins qui la repoussent sous prétexte qu’ils auraient l’impression d’embrasser une sœur (« Je l’ai tellement entendue souvent, celle-là ! ») et le Caucasien qui érotise et exotise son altérité afin de nourrir ses fantasmes à lui, difficile pour la Elkahna de Pomme Grenade de goûter à un désir pur et souverain.

« Être exotisée, pour moi, c’était une sorte de passage obligé : si je suis exotisée et qu’en même temps j’exotise l’autre, ça peut être… le fun ! [Elle rougit, puis rit à nouveau.] Mais tu demeures quand même unidimensionnel dans le regard de l’autre. Elle est là, la grenade, la bombe », dans ce danger de ne jamais devenir une personne pleine et entière dans les yeux débordants de désir de son amant.

Photo: Adil Boukind Le Devoir La comédienne et poète Elkahna Talbi

Expérience sentimentale singulière, que celle dont témoigne Pomme Grenade ? Certes, mais en même temps, comme Elkahna a un jour pu se reconnaître dans les tribulations en Manolo Blahnik de Carrie et compagnie, il est aisé d’entrevoir la part d’universel que contient ce récit versifié d’un apprentissage de soi dans les bras et le lit des autres.

« Plus mon identité personnelle s’est précisée, plus ç’a été facile pour moi d’entrer en contact avec l’autre, et ça, je pense que tout le monde le vit. En dehors de toutes les questions d’origine et de culture, entrer en relation avec l’autre, c’est toujours entrer en contact avec un territoire étranger. »

Elkahna Talbi partage sa vie depuis maintenant plusieurs années avec le poète et cofondateur des défuntes Éditions de l’Écrou, Carl Bessette. Ses yeux s’illuminent.

« Il peut y avoir quelque chose d’épeurant dans le fait d’être en relation avec quelqu’un qui n’est pas de la même culture que soi. Est-ce que je vais réussir à rester culturellement qui je veux être ? Je me les suis posées, ces questions-là. Puis, tu réalises que c’est beaucoup mettre ton destin entre les mains de quelqu’un. Et tu réalises aussi que c’est à toi de chérir cette partie-là de qui tu es, et de la partager avec l’autre. »

Pomme Grenade

​Elkahna Talbi, Mémoire d’encrier, Montréal, 2021, 116 pages

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