«Western Spaghetti»: quelques degrés de l’exil

Les huit nouvelles de Sara-Ànanda Fleury mesurent les ravages  du temps.
Patrice Normand Le Quartanier Les huit nouvelles de Sara-Ànanda Fleury mesurent les ravages du temps.

Posées entre la France et le Canada, les huit nouvelles plutôt impressionnistes de Western spaghetti, le premier livre de Sara-Ànanda Fleury, explorent à leur manière les méandres et les pièges de l’exil, mesurent les ravages du temps.

Cela commence par une vue en plongée sur le ballet d’une petite famille habitant « une belle ville au centre du monde ». À travers les réflexions de la narratrice s’expriment les inquiétudes d’un couple submergé par la vie quotidienne, mais malgré tout soudé par la volonté de maintenir en vie la flamme de son amour (Album de famille).

Ensuite, un homme se souvient de son enfance passée à suivre, de motel en motel à travers le Canada, sa mère et son compagnon, preacher itinérant d’une Église évangélique (Neon Bible).

Plus loin, un Français d’origine musulmane raconte comment ses projets d’immigration aux États-Unis ont été « détournés ». Comment, le 11 septembre 2001, après une escale prolongée en attendant son vol de correspondance pour New York, il a choisi de plutôt s’installer à Montréal. Il raconte son obsession pour la lumière de Montréal, réfléchit à ce qui l’a fait s’éloigner de sa famille, avant de nous proposer sa propre définition de l’exil : « C’est l’enracinement dans le déracinement perpétuel, c’est être trop nombreux dans un seul corps. » (Mohamed A.B.)

Trois enfants livrent tour à tour la chronique d’un été brûlant sur la péninsule Bruce, entre la baie Georgienne et le lac Huron, sur fond de drame familial. Pour Otto, apprenti dealer de seize ans, la péninsule « sépare ceux qui restent de ceux qui partent » — alors que lui ne rêve que de la quitter. Sa sœur Jane, seize ans, découvre avec émerveillement son corps qui a poussé d’un coup et elle « n’arrête pas de ne pas en revenir » (Le cerbère).

Une danseuse française est de passage avec sa petite famille à Montréal dix-sept ans après avoir quitté la ville. Autrefois caissière au Cinéma L’Amour, institution pornographique du boulevard Saint-Laurent, elle revoit le temps d’une soirée quelques fantômes encore bien vifs de sa courte vie montréalaise (Ce qu’il reste du Cinéma L’Amour).

Ailleurs, un couple s’aime et se déchire de la côte ouest jusqu’à l’Outaouais québécois (Oona) où un vieil homme découvre après un déménagement la double vie de sa femme décédée longtemps avant et se pique d’affronter son ancien amant (Comme dans un western spaghetti).

Française née au Mans en 1983, Sara-Ànanda Fleury a vécu plusieurs années à Montréal, où elle a notamment fait des études de création littéraire à l’UQAM. Certaines des nouvelles de Western Spaghetti sont issues, dans des versions remaniées, du mémoire qu’elle y a déposé en 2018.

Fuites, nostalgie de l’enfance (qui est « une maison que l’on porte à l’intérieur de soi »), plaies encore à vif de passions bel et bien disparues, femme, homme ou enfant, à travers mille degrés de l’exil, on entend une voix derrière chacun de ces textes. Celle de Sara-Ànanda Fleury, capable de conjuguer avec une humanité sensible réflexions sur l’existence et sensualité à fleur de peau.

Héritière d’une riche tradition de la nouvelle, à l’évidence, elle possède la capacité d’incarner d’autres vies et d’autres identités. Tout en multipliant les filtres pour traiter de sujets, imagine-t-on, qu’elle connaît intimement.

Western Spaghetti

★★★ 1/2

Sara-Ànanda Fleury, Le Quartanier, Montréal, 2021, 288 pages

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