Ces livres de développement personnel qui ne vous veulent pas que du bien

Ce dont se méfie surtout l’auteur du livre, c’est de l’individualisation qui se joue dans les livres de développement personnel, qui font croire au lecteur qu’il a le pouvoir entier de mener sa vie.
Getty Images/iStock Ce dont se méfie surtout l’auteur du livre, c’est de l’individualisation qui se joue dans les livres de développement personnel, qui font croire au lecteur qu’il a le pouvoir entier de mener sa vie.

« Psychologie positive, spiritualité, New Age, PNL, analyse transactionnelle, méditation, hygge, ikigaï, ho’oponopono, hypnose et autohypnose, ennéagramme, sylvothérapie », liste le libraire Thierry Jobard dans son premier livre. Qui fréquente comme lui les librairies a pu constater l’ampleur croissante ces dernières décennies du phénomène des ouvrages de mieux-être et de développement personnel. Des livres miracles, multi-best-sellers. Des méthodes d’accomplissement minute, comme le clament les bandeaux de couverture ? Un courant au contraire nocif, une panacée pernicieuse, et même toxique, avance plutôt M. Jobard dans son pamphlet Contre le développement personnel.

Quand dans la librairie où il travaille, à Strasbourg il a été réassigné aux rayons des sciences humaines, Thierry Jobard est devenu « lecteur sans le vouloir », submergé par la marée des livres de développement personnel. « J’ai lu des choses qui m’ont fait peur », confie l’auteur en entrevue de sa voix calme et calmante, presque lente. « Des choses qui m’ont donné l’impression de perdre des neurones à mesure que je tournais les pages. J’ai eu l’impression qu’on prenait les gens pour des cons. Ça m’a mis en colère, et c’est le point de départ de mon livre », son premier.

En 80 pages tassées serrées, l’auteur décape de son intelligence lance-flammes le vernis des livres de développement personnel — qu’il appelle DP. Mais quel mal y a-t-il à vouloir se faire du bien ? « Un des problèmes de critiquer le DP, répond Thierry Jobard, au téléphone, c’est que ça se présente toujours sous un jour parfaitement aimable, souriant. Bienveillant. Quand quelqu’un se présente comme voulant prendre soin psychologiquement de nous, on ne peut qu’adhérer. »

Mais en analysant les valeurs véhiculées, les enjeux de responsabilisation et l’utilisation du langage, M. Jobard croit plutôt que se joue là une réduction du « champ des possibles et des explications. » Engagez-vous ! « L’idée du DP, ce n’est pas tellement de soigner les gens qui ne vont pas bien, mais de faire en sorte que les gens qui vont bien soient mieux », vulgarise-t-il de vive voix. « Et c’est ça qui m’embête : tant au niveau de la production, qui est massive, que des lecteurs qui passent d’un livre à l’autre, d’une méthode à l’autre (ou qui restent fidèles, notez, il y a plein de modes de lecture différents…). C’est un mode de lecture participative qui est demandé. On vous donne une méthode, mais on s’attend à ce que vous l’appliquiez, en partie du moins, que vous suiviez les conseils, toujours dans une perspective d’amélioration permanente. C’est cette espèce de fond d’infini sur lequel on se base qui me paraît mauvais. »

Un fond d’infini qui fait que même une méthode autoproclamée infaillible est généralement suivie d’un tome 2, 3 ou 4. « Prenons l’exemple d’Agir et penser comme un chat, de Stéphane Garnier, écrit M. Jobard. Le titre est explicite et à prendre au premier degré, de même que le contenu, comme le précise son auteur : “À l’évidence le chat vit beaucoup mieux que nous ! Pourquoi ne pas prendre exemple sur lui ? Ce que j’entrepris en décryptant son fonctionnement, ses aspirations, son mode de vie. Tout était là, devant moi, sans que je m’en sois rendu vraiment compte depuis toutes ces années.” Il nous est donc recommandé de nous inspirer de la vie intense d’un chat d’appartement. Bien entendu, ce sera pour le lecteur l’occasion de glaner des conseils de sagesse et des préceptes éclairants : “On ne peut rien donner aux autres si on ne sait rien se donner à soi”, ou “Affranchissez-vous du regard des autres ! Restez vous-même !”, ou bien encore : “Soyez curieux ! Curieux de tout ! Vous n’en vivrez que mieux ! Émerveillez-vous !”, etc. » Selon l’éditeur, 200 000 exemplaires auraient été vendus.

C’est cette espèce de fond d’infini sur lequel on se base qui me paraît mauvais.

Jobard poursuit, listant, vrai de vrai, des titres qui existent réellement : « une fois le premier titre vendu, vous pouvez dérouler le plan marketing : Agir et penser comme un chat, édition limitée et illustrée, Agir et penser comme un chat, cahier d’exercices, Agir et penser comme un chat, saison 2 (sic). Étape suivante : la collection — il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Avec Agir et penser comme Dark Vador [le nom français du personnage de Star Wars Darth Vader] ou bien Agir et penser comme un chevalier du zodiaque. Nous sommes bien d’accord que Dark Vador n’existe pas, ni aucun des chevaliers du zodiaque, et que les auteurs vont donc subodorer la façon de penser d’êtres inexistants hors de leur support d’origine. Comment ne pas s’émerveiller ? »

Écouter son ressenti, croire en soi et vivre selon son cœur

Mais ce dont se méfie le plus Thierry Jobard, c’est de l’individualisation qui se joue dans le DP — le lecteur, prétend-on, a le pouvoir entier de mener sa vie, comme si les impacts et les implications sociales et politiques pouvaient être gommés. La responsabilisation de l’individu face à son bonheur, personnel ou professionnel — puisque le DP marche maintenant main dans la main avec le management — soulève aussi l’ire de l’auteur.

« L’efficacité présumée du DP provient uniquement [de la propre capacité du lecteur] à passer d’une sensation de passivité à une forme d’activité, celle du contrôle de soi. “Il s’agit, en réalité, de se contrôler pour mieux se laisser aller, de se surveiller constamment pour se vivre plus librement, de refuser le confort pour accéder à plus de bien-être, de se changer pour s’accepter, de s’accepter pour se changer, ou encore de travailler la foi” », poursuit-il en citant Nicolas Marquis. « Soit une enfilade de paradoxes dont la présupposition initiale — chacun peut toujours s’améliorer — relève d’une forme contemporaine de pensée magique. »

Tous les livres de DP sont-ils du même acabit ? Il y a du moins mauvais, répond M. Jobard. « Je considère le travail d’un Christophe André, par exemple », psychiatre et psychothérapeute français, « ou de Boris Cyrulnik, qui ont des formations scientifiques au départ, tout à fait valable. » Cyrulnik, auteur de DP ? « Ah maintenant, oui », selon M. Jobard.

 

Classiques du genre

Il y a des classiques, aussi, dans le genre DP. « Qui se vendent encore énormément, qui sont des incontournables d’une certaine façon, car ils ont créé des microcourants au sein du développement personnel. » Il liste La méthode Coué, fondée sur l’autosuggestion et l’autohypnose (1922 et 1926). Les livres d’Anthony Robbins, qui apprend aussi à ses disciples à marcher sur le feu (Pouvoir illimité, 1989 ; L’éveil de votre puissance intérieure, 1993).

Notre Lise Bourbeau nationale (Écoute ton corps, ton plus grand ami sur la terre, 1987, suivi depuis de 31 autres titres, dont 26 best-sellers selon son site Internet). « Ou Comment se faire des amis, par exemple, de Dale Carnegie, réédité sans cesse depuis 1936, alors qu’on a quand même l’impression que les choses ont changé depuis. C’est une borne dans le paysage du DP. D’ailleurs le titre était Comment se faire des amis et influencer les autres, ce qui n’est plus jamais mis sur la couverture… » Mais pour aller mieux, alors, et chercher le bonheur, et donner du sens ? La philosophie, prône M. Jobard, qui se définit lui-même comme spinoziste. Mais il est plus long d’en comprendre et d’en intégrer les concepts…

Trump, paroxysme du développement personnel

Donald Trump a été nourri dès son jeune âge des préceptes du pasteur Norman Vincent Peale, aussi auteur de La puissance de la pensée positive, rappelle Thierry Jobard, livre « qui s’écoulera à plusieurs millions d’exemplaires aux États-Unis à partir de sa parution, en 1952 », et en Europe ensuite. « Il faut visualiser la vérité désirée plutôt que la réalité », ou « les attitudes sont plus importantes que les faits » sont parmi ses leitmotivs. Pour M. Jobard, « l’attitude trumpienne de déni de la réalité semble assez symptomatique de ce à quoi peut conduire le développement personnel », à son paroxysme.

Contre le développement personnel

Thierry Jobard, Rue de l’échiquier, Paris, 2021, 93 pages



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