«Enfant de salaud»: un théâtre d’ombres

Aujourd’hui journaliste au «Canard enchaîné», Sorj Chalandon a travaillé 34 ans pour le quotidien «Libération». Sa couverture du procès Barbie lui a d’ailleurs valu le prestigieux prix Albert-Londres en 1988.
Photo: JF Paga Aujourd’hui journaliste au «Canard enchaîné», Sorj Chalandon a travaillé 34 ans pour le quotidien «Libération». Sa couverture du procès Barbie lui a d’ailleurs valu le prestigieux prix Albert-Londres en 1988.

« J’ai passé mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que rien de tout cela n’était vrai », raconte le narrateur de Sorj Chalandon à propos de son père dans Enfant de salaud, une plongée vertigineuse dans le gouffre du passé, de la guerre, de la folie et du mensonge.

On se souviendra que Profession du père (Grasset, 2015), roman triste et puissant dans lequel l’écrivain s’inspirait librement de sa propre enfance, racontait une enfance vécue sous le joug d’un père mythomane, tyrannique et violent.

Le genre d’enfance dont on ne revient jamais, qui vous hante pour toute la vie.

Envoyé à Lyon par son journal en mai 1987 pour couvrir le procès retentissant intenté à Klaus Barbie pour « crimes contre l’humanité » perpétrés entre 1942 et 1944, un journaliste sent que le sort de l’ancien nazi et celui de son père sont liés.

Du mauvais côté

Lorsqu’il avait dix ans, en 1962, son grand-père avait laissé entendre au narrateur que son père aurait été du « mauvais côté » pendant la Seconde Guerre mondiale. Pire, il l’aurait un jour vu habillé en Allemand, place Bellecour, à Lyon.

On est loin de la légende paternelle : l’homme avait toujours prétendu avoir fait partie de la Résistance et avoir « bien connu » Jean Moulin, lui qui « avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lorsqu’il me battait, il hurlait en allemand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça ».

Fébrile à l’idée d’assister au procès très couru de Klaus Barbie, surnommé le « Boucher de Lyon », c’est déguisé en vétéran, fausse Légion d’honneur à la boutonnière, « appuyé sur une canne de bazar au milieu des béquilles des torturés et des chaises roulantes des rescapés », que l’homme réussira à s’introduire dans le palais de justice, grimaçant à l’écoute des témoignages de survivants des camps de la mort ou bâillant sans retenue face à leurs larmes.

Alors que le procès de l’ancien patron de la Gestapo de Lyon se poursuit, le narrateur décide de demander des comptes à son père, qui finira par avouer avec fierté qu’il avait plutôt fait partie la division « Charlemagne » de la Waffen-SS et défendu jusqu’au bout le bunker d’Hitler.

Découvert dans une vieille boîte en fer qui avait appartenu à sa marraine, pleine de lettres et de cartes postales, le casier judiciaire de son père et son billet de sortie de prison fera tout basculer.

Cinq fois déserteur

À l’épuration, en août 1945, son père avait été condamné par une cour de justice du nord de la France à un an de prison et cinq ans de dégradation nationale pour des « actes nuisibles à la défense nationale ».

Le contenu de son dossier pénal, auquel il aura accès, fera l’effet d’une bombe, poussant le narrateur du dixième roman de Sorj Chalandon, entre les regrets, l’incompréhension, la colère et une infinie tristesse, à affronter une fois encore son père. « J’ai besoin de savoir qui tu es pour savoir d’où je viens. »

Sous le brouillard des mensonges de son père, il trouvera de la brume, beaucoup de fumée et d’autres couches de brouillard encore. Cinq fois déserteur, de cinq armées différentes. Ça ne s’invente pas.

« À ton incroyable vie, tu avais préféré l’amplification du mensonge. » Changeant d’uniforme comme on change de costume au théâtre, entre le vaudeville et le guignol, l’absurde et la tragédie.

« SS de pacotille, patriote d’occasion, résistant de composition, qui a sauvé des Français pour recueillir leurs applaudissements. »

Hanté par la figure de son père, dont la folie a contaminé tous ses livres depuis Le petit Bonzi en passant par La légende de nos pères (Grasset, 2005 et 2009), Sorj Chalandon ouvre ici sans le refermer tout à fait le grand livre de comptes.

La réalité en fiction

Si le fond du roman est en bonne partie autobiographique, l’écrivain a comme toujours opéré un travail de transmutation de la réalité en fiction. Aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné, Sorj Chalandon a travaillé 34 ans pour le quotidien Libération.

Sa couverture du procès Barbie lui a d’ailleurs valu le prestigieux prix Albert-Londres en 1988.

Le fond est véridique, mais l’affrontement, lui, n’a jamais eu lieu. Le romancier n’a découvert le contenu du dossier de la cour de justice de Lille consacré à son paternel qu’en mai 2020, six ans après la mort de l’homme, interné dans un hôpital psychiatrique de Lyon.Comme toujours chez Sorj Chalandon — et c’est heureux pour nous —, ce sont les lois de la mécanique romanesque qui l’emportent.

Un roman sobre et prodigieusement tendu, qui irradie de questions qui resteront à jamais sans réponse.

Enfant de salaud

★★★★

Sorj Chalandon, Grasset, Paris, 2021, 336 pages

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