«La disparition des miroirs»: quand j’étais chanteur

Le lecteur jubilera en dévorant les dernières pages de ce roman de Daniel Leblanc-Poirier qui l’amèneront vers une finale digne d’un film d’horreur de Polanski.
Photo: Linakim Champagne Le lecteur jubilera en dévorant les dernières pages de ce roman de Daniel Leblanc-Poirier qui l’amèneront vers une finale digne d’un film d’horreur de Polanski.

« Ce qu’il me fallait, c’était un peu de piquant. Je ne sais pas. Me jeter par la fenêtre. Tirer sur quelqu’un dans la rue. Non, j’exagère. Je voulais juste aller dehors. Boire une bière. Me faire des amis », se dit Robert Laramée, musicien ayant connu son heure de gloire dans les années 1990, qui vit reclus depuis cinq ans dans son appartement de Rosemont.

Sans doute que Robert aurait dû rester chez lui, bien calé dans son sofa, à gratter sa guitare dans l’espoir de composer une chanson qui le ramènerait au sommet de la gloire, car le sort que lui fera connaître Daniel Leblanc-Poirier ne sera pas de tout repos.

« Roman post-punk ou récit fantastique ? », demande-t-on sur la quatrième de couverture. La prose du natif du Nouveau-Brunswick étant bien sage par comparaison avec sa poésie (la trilogie 911 / Fuck You / Mélasse, L’Hexagone) et le récit, fluide et linéaire, optons pour la seconde possibilité. D’entrée de jeu, le romancier installe habilement un sentiment d’inquiétante étrangeté, un climat oppressant propice à la paranoïa. Du bonbon pour l’amateur de genre.

Malgré les coups insistants frappés à sa porte, Robert ne voit aucune trace de pas dans la neige. Trop de whisky, pas assez dormi ? Plus tard, il n’aura aucun souvenir d’un coup de téléphone de son jeune frère. Et toujours cet homme mystérieux, Benjamin, ami de son agent Gaétan, qui semble le suivre à la trace.

« En me rendant à ma table habituelle, j’ai été pétrifié d’y trouver l’homme à la face jaune. Il était assis devant une tasse de café, avec son éternel chapeau. Ma gorge s’est serrée et j’ai voulu faire demi-tour, mais il m’a vu et m’a fait signe. »

L’homme en question aimerait s’occuper de la carrière de Robert, mais ce dernier est un homme loyal. Et ce, même si ce que lui propose Gaétan pour relancer sa carrière ne lui plaît guère. Pourtant, il est bien content lorsque Gaétan lui envoie Mathieu, « un genre de poète junkie de Ville-Émard ». À tel point que Robert voudra former un band avec lui et Maude, la barista aux cheveux bleus : « Je ne pensais même pas au fait que je ne l’avais jamais entendue chanter. »

Tandis que Benjamin s’incruste dans la vie de Robert, Leblanc-Poirier sème des indices quant à la nature de l’envahissant personnage. Alors que les jours défilent avec la même morose monotonie, les proches de Robert, notamment Gaétan et sa femme Brigitte, ont des réactions de moins en moins rationnelles, et les éléments insolites se multiplient. La narration étant assurée par Robert, le lecteur remettra progressivement en question sa fiabilité.

À mi-parcours survient un événement tragique à la suite duquel l’auteur construit la suite du récit comme si elle était le reflet fragmenté, déformé, de tout ce que Robert a vécu depuis le début. Comme s’il était passé de l’autre côté du miroir. Ou dans un univers lynchien…

L’angoisse du héros croissant au même rythme que le plaisir du lecteur, ce dernier jubilera en dévorant les dernières pages qui l’amèneront vers une finale digne d’un film d’horreur de Polanski.

La disparition des miroirs

★★★

Daniel Leblanc-Poirier, Montréal, VLB éditeur, 2021, 143 pages

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