Christian Guay-Poliquin invite à une marche en forêt

Christian Guay-Poliquin dans un boisé de Saint-Armand
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Christian Guay-Poliquin dans un boisé de Saint-Armand

Commençons par un survol des épisodes précédents. Le fil des kilomètres, un premier roman paru en 2013, racontait à la première personne le périple d’un mécanicien anonyme travaillant dans l’Ouest canadien pour aller au chevet de son père. Une traversée du continent dans un contexte d’effondrement économique et social — villes à l’abandon, pénurie d’essence, communications coupées et atmosphère de guerre civile.

À 4736 kilomètres plus à l’est, le cauchemar se poursuivait dans Le poids de la neige (La Peuplade, 2016), qui a notamment valu à Christian Guay-Poliquin le Prix du Gouverneur général et le Prix littéraire des collégiens, ainsi qu’un certain succès international — le roman ayant été traduit dans une dizaine de langues. Un suspense où il n’arrive presque rien, décliné sur un mode plus contemplatif, dans la douleur et dans l’attente après un accident d’auto, le temps d’une traversée de l’hiver et d’une rémission.

Cette fois, le narrateur de son troisième roman, Les ombres filantes, entend retrouver des membres de sa famille, réfugiés dans leur camp de chasse. L’atmosphère est lourde, encore sombre : « Partout, les gens se méfient, les gens calculent, les gens sont armés. »

Au téléphone, depuis sa maison de Pigeon Hill, en Estrie, Christian Guay-Poliquin raconte que Les ombres filantes est né en 2014 pendant une expérience de randonnée avec un ami sur le Sentier des Appalaches, entre Matapédia et Rivière-la-Madeleine, dans la Haute-Gaspésie.

Plus de 300 kilomètres de forêt, de silence, de sueur, de chablis et de moustiques. « Un souvenir incroyable de simplicité, se souvient-il avec des étincelles dans la voix. C’était un rêve d’adolescence, mais je savais aussi que je faisais de la recherche. Mon carnet de notes n’était jamais loin, j’avais un crayon attaché à mon sac avec un bout de ficelle. On peut dire que ce roman-là est né pendant ma traversée de la Gaspésie, et même qu’il y a été réfléchi en détail. »

La famille décomposée

Le poids de la neige était lui-même à l’origine un roman de marche, confie l’écrivain, né en 1982 à Saint-Armand. « J’avais commencé une espèce de prologue pour que mon personnage, blessé après Le fil des kilomètres, puisse marcher. » Un prologue de cinquante pages qui, dans le processus, est devenu Le poids de la neige.

« La marche, la rencontre avec la famille, je savais que ça s’en venait. Et j’ai placé consciemment mes pions en fonction de ça. » Préférant couper à travers la forêt « dense et vorace » plutôt que de prendre le risque de faire de mauvaises rencontres, le protagoniste du roman avance tout seul, sac au dos, marchant lentement en raison d’une blessure mal soignée à un genou qui le fait boiter (voir l’épisode précédent).

Il fera vite la rencontre d’un garçon d’une douzaine d’années, Olio, un orphelin durement éprouvé, qui va le suivre et auquel il finira aussi par s’attacher comme à un fils.

Jusqu’au séjour au camp familial, où rien ne se passera comme prévu pour ces deux êtres qui se sont mutuellement choisis.

Et si la géographie est cette fois un peu moins anonyme, entre la côte et les montagnes, une rivière à saumon, des parcs d’éoliennes, un parc — comme une sorte de Gaspésie passée au robot culinaire de son imagination —, la forêt, elle, a une dimension universelle.

« Il y a quelque chose de l’imaginaire lié à la forêt, à la fois dynamique et mythique, qui est à la fois épeurant et salvateur. C’est un lieu consacré et fuyant, où on retrouve le début et la fin. C’est l’espace total. Pour moi, la forêt, c’est le centre du monde, ça allait de soi. C’est le catalyseur de tension narrative par excellence, et ça faisait longtemps que je voulais écrire un roman forestier, dira-t-il. C’est le lieu des émerveillements et des craintes, un lieu de fascination. »

Si le thème du roman est la forêt, l’enjeu en est la famille et la relation filiale. Dans ce monde replié sur lui-même, l’atmosphère deviendra vite étouffante — y compris sexuellement. Dans ce troisième roman, où Christian Guay-Poliquin nous promène entre l’ombre et la lumière, la menace ne provient plus des éléments, de l’hiver ou du climat, mais plutôt de l’humanité, des autres hommes, et même de la famille élargie.

En effet, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent. D’un côté, les chasseurs carnivores obsédés par la viande, tribalistes, endogames et reclus, prêts à défendre bec et ongles leur espace de forêt.

De l’autre, une faction familiale de jardiniers-maraîchers, plus altruistes et ouverts aux autres (qui sont surtout des femmes).

Il y a quelque chose de l’imaginaire lié à la forêt, à la fois dynamique et mythique, qui est à la fois épeurant et salvateur. C’est un lieu consacré et fuyant, où on retrouve le début et la fin.

 

L’écrivain ne s’en cache pas, il a voulu dans le roman mettre à l’épreuve la dynamique familiale à travers « un bon vieux conflit générationnel ».

« Pour moi, la métaphore du rapport à l’essence, notamment, y joue un rôle de premier plan. C’est l’ancien monde contre le nouveau. C’est une histoire à la fois sur l’avenir de la jeunesse et sur l’acharnement et la perdurance de l’ancien monde, de certaines de ses façons de faire et de penser. »

Et dans ce récit de reconstruction du monde à petite échelle, deux discours s’affrontent. « C’est pour moi à l’image d’un conflit générationnel dont nous sommes à la fois les vecteurs et les spectateurs présentement dans nos vies », poursuit-il, donnant l’exemple du mononcle typique qui roule en pick-up et de l’étudiant au cégep qui se retrouvent à la table à Noël.

Explorer d’autres sentiers

« Il y a des lectures qu’on fait à un certain moment dans notre vie qui nous marquent, qui deviennent en quelque sorte nos récits fondateurs. Même si ça peut sembler un peu grossier, il y a une part de moi qui revient toujours à Vendredi ou Les limbes du Pacifique, de Michel Tournier. Ce rapport-là à la reconstruction de soi dans un espace sauvage, toute la dimension existentielle que Tournier ajoute. »

La fin du roman, encore une fois ouverte, nous permet de croire qu’un quatrième roman pourrait s’ajouter au cycle, dont chaque élément a pourtant été conçu, insiste-t-il, afin de pouvoir être lu de manière indépendante. Mais une suite est-elle vraiment nécessaire ? Une seule chose est certaine, Christian Guay-Poliquin est catégorique, il a envie d’autre chose.

Il donnera cet automne un cours à l’UQAM et entend bien terminer sa thèse de doctorat — consacrée aux enjeux du récit de chasse dans les arts narratifs au XXe siècle. On le comprend vite, il est essentiel pour lui de pouvoir partager son temps entre l’écriture, l’enseignement, la recherche et le travail saisonnier de rénovation-construction qu’il pratique régulièrement depuis une vingtaine d’années.

« On s’entend, je vais faire autre chose, même si je n’ai peut-être pas fini d’explorer cette thématique. Mais là, ça fait ! dit-il en riant. Ce n’est pas juste ça, la littérature. Pas juste des Je avec de petites phrases courtes. » Mais il ne referme pas entièrement la porte.

Dans dix ou quinze ans, peut-être. « On verra ! J’ai vraiment besoin d’aller explorer d’autres façons de faire de la création littéraire. C’est ben beau, le style incisif, le récit cohérent avec les petits détails, j’ai envie d’aller vers quelque chose d’un peu plus leste. »

Les ombres filantes

Christian Guay-Poliquin La Peuplade, Chicoutimi, 2021, 344 pages

À voir en vidéo