Tout juste avant l’embouteillage

Une illustration tirée de «L’univers bleu d’Anouka»
Illustration: Les éditions du passage Une illustration tirée de «L’univers bleu d’Anouka»

L’été est particulièrement propice à la sortie de jolis titres qui sont souvent relégués aux oubliettes, écartés rapidement par l’embouteillage provoqué par la rentrée. Or, avant que la vague ne déferle, que nous soyons submergés par l’offre, voici un dernier arrêt estival sur cinq titres qui méritent leur place au soleil.

« Notre complicité / s’est réinventée / dans la distance. / Au fond de mon lit d’élève en voyage scolaire, / la lumière du téléphone / devenait veilleuse. / Même de loin, / ta présence de grand frère / était rassurante […] Et puis un matin… / le silence. » Dans Derrière l’éclat de ton sourire, une autofiction poétique, Sophie Gagnon-Roberge se met à nu et dévoile l’onde de choc causée par le suicide de son frère.

De manière frontale et sans détour, elle livre sa peine, mais surtout les différentes étapes du deuil depuis la rage jusqu’à l’acceptation, en passant par la culpabilité. Jouant de métaphores autour de la destruction, comparant son état à un champ de ruines, à des briques éclatées, elle parvient à transmettre la douleur liée au drame dans une approche sincère et franche.

L’émotion véritable

La froideur du ton laisse toutefois le lecteur à distance de l’émotion véritable. On saisit tout, de l’extérieur, sans plonger intensément au cœur de la souffrance. Le graphisme de la collection vient à cet effet amplifier l’état de la narratrice, jouant sur la grosseur et la disposition de la typographie, assurant ainsi une meilleure cohésion de l’ensemble.

Dans Veiller sur les brigadiers scolaires, l’infatigable Simon Boulerice rejoue les thèmes qui lui sont chers, évoque avec la même verve enflammée l’amour naissant, le désir d’amitié vécu par un garçon, passager d’un autobus scolaire. En retrait des autres ados, le narrateur « vibre à l’avant » du véhicule, se « place à l’abri en diagonale de la chauffeuse » avec qui il discute de tout et de rien.

Depuis ce poste privilégié, il contemple le monde, raconte le trajet et le cours des jours, s’émeut devant Alex qui prend place à côté de lui, laisse deviner la relation entre France, la conductrice, et Diane, la brigadière. Boulerice n’offre ici aucune surprise, ne se réinvente pas, mais se livre avec la même amplitude et ce même intérêt pour les êtres timides, écorchés, différents. Plusieurs références à la musique, au cinéma et à la littérature dévoilent l’univers de l’auteur, sa sensibilité à fleur de peau, ses intérêts, mais restent loin de la réalité culturelle des adolescents.

Sortir des sentiers battus

« Paris 1973. Elle veut écrire. Et voyager. Elle rêve d’explorer le monde. De partir ailleurs. Alors un jour, la fille monte sur une moto et part à l’aventure. » Cette fille, c’est Anne-France Dautheville, première femme à faire le tour du monde à moto.

Elle avait alors 28 ans. Inspirée par cette histoire, l’autrice Amy Novesky — traduite ici de l’anglais par Fanny Britt — raconte le périple de la voyageuse, choisit quelques moments forts et dévoile avec acuité et délicatesse toute la fouge de cette jeune femme atypique.

Depuis Paris jusqu’au Canada, en passant par Bombay et Kaboul, le voyage est ponctué de rencontres, laisse deviner les cultures, la vie ailleurs, la gentillesse des gens, les difficultés du voyage. Dans un style épuré, à la fois réaliste et enveloppant, jouant de lignes pures et simples, Julie Morstad offre quant à elle des tableaux inspirés, valse avec une apparente facilité entre les paysages immenses et le détail d’une vie sous la tente. Tout juste paru à La Pastèque, La fille à moto est une ode à la liberté, au courage et à l’indépendance. Fameux.

Après avoir offert deux albums documentaires dans la collection Famille, Les éditions du passage ouvrent les possibles et éditent leur premier album de fiction avec L’univers bleu d’Anouka. Objet d’art avant tout, l’album écrit et illustré par Vida Simon est divisé en cinq chapitres dans lesquels l’autrice montréalaise raconte la passion d’une fillette pour la couleur bleue. Depuis la collection d’objets azur — ballon, craie, bobine de fil, savon, etc. — jusqu’au festin dans lequel fromage bleu, salade de lentilles bleue et bleuets font la joie des convives, l’univers de la fillette est révélé dans un texte qui allie narration, dialogues et poésie.

Dense et parfois difficile à suivre, l’histoire s’offre surtout comme une suite de pensées, d’instants croqués, d’émotions, de réflexions sur l’art. À cet effet, Simon expose des tableaux d’une grande intensité, joue avec la matière et les techniques en mêlant habilement photographie, collage, aquarelle. Initiation à l’art plus qu’album narratif, L’univers bleu d’Anouka attire l’œil et assure une incursion singulière au cœur de la richesse artistique.


Le fan club des petites bêtes
★★★ 1/2
Élise Gravel, Les 400 coups, Montréal, 2021, 56 pages. 5 ans et plus.
 

En amorce de ce tout nouvel opus, Élise Gravel avoue avoir toujours été fascinée par les bestioles. Truisme s’il en est un, la passion de l’artiste se révèle tout de même une nouvelle fois dans Le fan club des petites bêtes, un documentaire amusant sur le monde des insectes et autres bestioles à plusieurs pattes. Dans un style toujours aussi ludique, jouant de dialogues avec ses personnages, offrant des illustrations caricaturales — elle met d’ailleurs ses lecteurs en garde en avouant que ses insectes ne sont pas dessinés de manière réaliste —, l’autrice présente différents spécimens, souligne leur caractère singulier, livre au passage quelques faits étonnants, notamment que les moustiques sont attirés par les pieds qui puent ou encore que les chenilles ont douze yeux. Les fans seront à nouveau comblés.


 

Derrière l’éclat de ton sourire | ★★★ ​1/2 | Sophie Gagnon- Roberge, Héritage jeunesse, Saint-Lambert, 2021, 120 pages. 12 ans et plus. // Veiller sur les brigadiers scolaires | ★★★ | Simon Boulerice, La courte échelle, Montréal, 2021, 80 pages. 11 ans et plus. /// La fille à moto | ★★★★ | Amy Novesky et Julie Morstad, traduit de l’anglais par Fanny Britt, La Pastèque, Montréal, 2021, 52 pages. 6 ans et plus. //// L’univers bleu d’Anouka | ★★★ | Vida Simon, Les éditions du passage, Montréal, 2021, 96 pages, 5 ans et plus. À paraître le 1er septembre.



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