L’horreur de Lac-Mégantic mise en cases

Détail d'une planche de «Mégantic, un train dans la nuit»
Illustration: Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel Détail d'une planche de «Mégantic, un train dans la nuit»

Il fallait raconter la furie de ce train fou qui fonçait dans la nuit de Mégantic, avant de faucher ses victimes. Il fallait rendre l’horreur, l’anxiété, la tristesse dans les regards de tous ceux qui ont été touchés par la tragédie ferroviaire, et décrire le cirque des responsables soupçonnés d’avoir préféré le profit à la sécurité.

Celui qui l’a fait, c’est le dessinateur Christian Quesnel, qui lance avec l’autrice Anne-Marie Saint-Cerny la troublante bande dessinée Mégantic, un train dans la nuit, qui paraît chez Écosociété dans la collection Ricochets consacrée à la bande dessinée. Militante écologiste, Anne-Marie Saint-Cerny est arrivée à Lac-Mégantic cinq jours après la tragédie qui a coûté la vie à 47 personnes, tuées par un train en flammes charriant du pétrole hautement inflammable. Si des recours au civil se sont réglés hors cour à ce jour, une action collective des victimes de Mégantic, qui inclut le gouvernement du Québec et les assureurs, contre le Canadien Pacifique (CP), doit être entendue à partir du 21 septembre à Sherbrooke, dans le cadre d’un procès qui doit durer sept mois.

Photo: Adil Boukind Le Devoir L'autrice Anne-Marie Saint-Cerny et le dessinateur Christian Quesnel

Dans Mégantic, un train dans la nuit, Anne-Marie Saint-Cerny montre du doigt le CP, qu’elle accuse d’avoir falsifié les bons de connaissement du pétrole transporté dans le train, un pétrole de classe PGI — le plus dangereux, le plus explosif — étiqueté frauduleusement comme du PGIII, un pétrole moins dangereux. L’autrice parle d’« un conte capitaliste ». Le CP a, à ce jour, décliné toute responsabilité dans la tragédie.

Quelqu’un avec une humanité

Anne-Marie Saint-Cerny a publié son premier essai sur la tragédie, Mégantic, en 2018. Et lorsque son éditeur, Écosociété, a manifesté l’intérêt d’élargir le public de l’essai en transformant cet essai en bande dessinée, elle a cherché « partout dans le monde » un illustrateur capable de décrire cette tragédie. La bande dessinée, dit-elle, « est un outil puissant au service de la vérité ».

« Je cherchais quelqu’un qui avait une humanité, dit-elle, qui saurait exprimer ce que j’avais vu et ressenti dans les yeux des gens ».

Pour Christian Quesnel, un déclic se fait lorsqu’il visionne une vidéo de Kathy Clusiault, 24 ans, morte la nuit du drame. Cette vidéo la montre à Pâques, joyeuse, dansant et chantant pour son cousin. Dans l’album, l’illustrateur a consacré une double page à Kathy Clusiault. Sous son image, il fait défiler les vignettes de dirigeants du CP et de la Montreal, Maine & Atlantic (MMA), mais aussi des ministres canadiens Denis Lebel, John Baird et Marc Garneau, illustrant la négligence ou l’inertie dont ils ont fait preuve dans l’affaire.

Christian Quesnel décrit Mégantic, un train dans la nuit comme un « pamphlet », plutôt qu’un reportage. Mais ce n’est pas la première fois qu’il aiguise ses crayons sur des documentaires aux réalités complexes. Ce printemps, il a gagné le prix Bédéis Causa, pour l’album Vous avez détruit la beauté du monde paru chez Moelle Graphik. Cet album, sur l’histoire du suicide au Québec, a été réalisé avec une équipe de chercheurs sur le sujet.

 
Illustration: Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel Une planche de «Mégantic, un train dans la nuit»

De façon générale, tous les dialogues, écrits par Anne-Marie Saint-Cerny, ont été tirés de vrais échanges, parfois raccourcis pour les besoins de la narration. L’entreprise comportait des défis. « On parle de trains, de freins, d’huile. C’est hypertechnique et hypertouffu. Comment arriver à synthétiser pour que les gens comprennent, qu’on fasse le point et qu’on garde l’émotion ? ».

« Anne-Marie m’a remis des doubles pages des thématiques qu’elle voulait aborder. Cela m’a permis d’écrire d’abord le récit en images », dit Christian Quesnel.

Après le premier deuil, au lendemain de la tragédie, les habitants de la région sont confrontés à un deuxième deuil, lorsque les maisons, même celles qui n’ont pas été contaminées, sont expropriées pour satisfaire un plan d’urbanisme adopté à la hâte, selon Anne-Marie Saint-Cerny. Elle associe cette façon de procéder à la stratégie du choc, développée par l’économiste Milton Friedman et analysée par l’activiste Naomi Klein.

Une pratique en croissance

Cela fait quelques décennies que la bande dessinée documentaire a fait son apparition dans le paysage du 9e art, développée notamment par le journaliste américain Joe Sacco, qui a ainsi réalisé des reportages en Palestine, en Irak ou en Tchétchénie. Sacco, ainsi que plusieurs autres qui l’ont suivi, dont, plus près de nous, Guy Delisle, avait la particularité de s’introduire lui-même dans le reportage, pour témoigner de sa subjectivité.

« Un dessinateur de BD assemble délibérément des éléments et les dispose à dessein sur la page. Cela n’a rien à voir avec le travail du photographe, qui a la chance de capturer une image au moment opportun. Un dessinateur de BD “capture” son dessin au moment qu’il ou elle choisit. […] C’est ce choix qui fait de la bande dessinée un médium subjectif par nature », écrit Joe Sacco dans le texte Un manifeste, quelqu’un ? publié en introduction d’une série de ces reportages, traduits en français chez Futuropolis.

« En fait, le reportage en bande dessinée est une espèce de sous-genre de bande dessinée autobiographique né dans les années 1970 aux États-Unis comme pratique alternative ou marginale, contrairement à la bande dessinée commerciale », dit le spécialiste du 9e art Gabriel Tremblay-Gaudette. « Après les années 2000, on en voit davantage », dans différents lieux de diffusion. Il cite en exemple certains reportages en bandes dessinées publiés dans le magazine Nouveau Projet, dans le magazine français XXI ou dans le New York Times.

 

Mégantic, un train dans la nuit

Anne-Marie Saint-Cerny et Christian Quesnel, Écosociété, Montréal, 2021, 96 pages.

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